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Celui-ci est mon Fils bien-aimé
Jérôme Longtin | Le baptême de Jésus (A) – 11 janvier 2026
Le baptême de Jésus : Matthieu 3, 13-17
Les lectures : Isaïe 42, 1-4.6-7 ; Psaume 28 (29) ; Actes des apôtres 10, 34-38
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
La fête liturgique du Baptême du Seigneur vient clore le temps de Noël. Il ne s’agit pas, en cette occasion, de revivre de manière chronologique des événements du passé, mais de célébrer l’œuvre du salut s’accomplissant en Jésus de Nazareth. C’est pourquoi la fête du Baptême du Seigneur commémore un événement qui, dans l’histoire, ne se situe pas dans l’enfance de Jésus, mais à son âge adulte, au moment où il va entreprendre son ministère public. Le mystère célébré en ce jour est le même que celui commémoré à l’Épiphanie, à savoir la manifestation de Dieu en son Fils Jésus.
Les quatre évangiles racontent, chacun à sa manière, cette scène inaugurale du ministère de Jésus ; ainsi, c’est toute sa vie publique qui est placée sous l’éclairage de cet épisode : celui qui enseigne, qui guérit, celui qui meurt et ressuscite, c’est le Fils bien-aimé, celui qui a reçu l’Esprit de Dieu. Placée comme elle l’est en tête des récits évangéliques, la scène du baptême fournit une clef importante pour la compréhension de toute la mission de Jésus.
La présentation du baptême par Matthieu
Si nous regardons ensemble les trois évangiles synoptiques – le récit correspondant de Jean est différent et ne mentionne pas de baptême de Jésus (voir Jean 1,29-34) – nous constatons que les trois textes sont très proches l’un de l’autre quant au déroulement de la scène. En revanche, ainsi que nous l’avons dit plus haut, chacun conserve ses caractéristiques propres. Ainsi Matthieu introduit-il, entre l’arrivée de Jésus auprès de Jean (v. 13) et le baptême (v. 16), un petit dialogue dont on ne retrouve l’équivalent dans aucun des autres évangiles. Une autre caractéristique du récit de Matthieu, ce sont les nombreuses références à des textes de l’Ancien Testament. Même si aucun passage n’est cité explicitement, tout le texte est organisé de manière à montrer la continuité entre les promesses de Dieu et leur pleine réalisation en Jésus.
Le dialogue entre Jésus et Jean
Nous savons, par des allusions assez nombreuses dispersées dans le Nouveau Testament, que Jean le Baptiste continua d’avoir des partisans longtemps après sa mort (voir, par exemple, Actes 19,1-7). Si certains de ceux-ci se rallièrent à l’Église naissante, d’autres continuèrent à soutenir la supériorité de leur maître sur Jésus, ce qui amena nécessairement des polémiques dont les évangiles, en particulier celui de Jean, gardent la trace (voir, par exemple, Jean 1,8.19-28 ; 3,22-30). C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la scène de la rencontre de Jésus et de Jean (vv. 14-15).
Ces deux versets, très bien construits, forment une petite unité quasi autonome à l’intérieur du récit du baptême. Toute l’action se déroule entre deux pôles antithétiques : Jean voulait l’en empêcher, au début du v. 14, et Jean le lui permet, à la fin du v. 15 (mieux que Jean le laisse faire du lectionnaire). Au début, Jésus ne peut pas être baptisé, car Jean s’y refuse ; à la fin, le baptême devient possible, car Jean y consent ; comment s’opère ce renversement de situation?
Lorsque Jésus arrive près de Jean, celui-ci manifeste sa surprise en protestant de son indignité : C’est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c’est toi qui viens à moi! (v. 14). L’affrontement des deux personnages est fortement marqué : d’un côté, moi, Jean, de l’autre, toi, Jésus. Jésus ne répond pas à la question implicite de Jean, il va au-delà. Par-dessus cette discussion un peu mesquine sur la préséance, Jean et Jésus doivent se trouver ensemble pour servir une même mission : c’est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste (v. 15).
Accomplir parfaitement ce qui est juste (ou plus littéralement : remplir toute justice) est une expression unique dans toute la Bible, mais particulièrement riche de sens. Le verbe accomplir a ici le sens de porter à son achèvement, à sa perfection, ce qui était déjà commencé de manière partielle et provisoire. La justice qu’il s’agit d’accomplir, c’est le dessein de Dieu sur l’humanité ; est juste ce qui correspond au plan divin et contribue à le réaliser. En acceptant de baptiser Jésus, Jean va donc participer de manière décisive à la réalisation du plan du salut. Jean et Jésus s’unissent dans un même geste d’accueil du mystère. À cette occasion, Dieu va révéler sa présence d’une manière toute particulière. Ainsi le baptême de Jésus par Jean ne peut plus être utilisé comme argument en faveur de la supériorité de Jean sur Jésus ; l’événement doit se comprendre comme une étape de l’histoire du salut, conforme au plan de Dieu.
La venue de l’Esprit, réalisation des promesses divines
La scène suivante est construite presque entièrement de réminiscences de textes vétérotestamentaires. Le fait du baptême lui-même est mentionné en un seul mot, au début du v. 16. Il est clair que ce qui intéresse l’évangéliste, ce n’est pas tant le baptême que la révélation qui l’accompagne.
La mention des cieux ouverts (v. 16) évoque la vocation du prophète Ézéchiel : … le ciel s’ouvrit et je fus témoin des visions divines (Ézéchiel 1,1 ; voir aussi Isaïe 63,19, grec). L’ouverture du ciel est une des caractéristiques des temps eschatologiques, elle permettra le rétablissement de la communication entre l’homme et Dieu (voir Jean 1,51 ; Actes 10,11 ; Apocalypse 19,11). La venue de l’Esprit sur Jésus le confirme dans sa mission de Messie-Roi (voir Isaïe 11,2) et de Serviteur de Dieu (Isaïe 42,1).Le sens profond de tout l’épisode est révélé par l’oracle divin du v. 17 : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en lui j’ai mis tout mon amour. On pense évidemment tout de suite à l’adoption divine du roi, qui devient « fils de Dieu » (2 Samuel 7,14 ; Psaume 2,7). Il ne faut pas oublier non plus Isaac, le seul fils qui soit appelé bien-aimé dans l’Ancien Testament (Genèse 22,2). Or Isaac est appelé ainsi au moment où son père Abraham reçoit l’ordre de l’offrir en sacrifice. L’oracle signifie donc : Jésus est le Fils unique et bien-aimé du Père, et il devra lui aussi connaître la souffrance et la mort qui font partie du plan de Dieu.
Jésus accomplit parfaitement l’espérance du peuple de Dieu
On pourrait sans doute continuer à rechercher de tels rapprochements. L’important est plutôt de voir comme l’évangéliste Matthieu, à travers ces deux versets (vv. 16-17), présente Jésus comme celui qui réalise en sa personne toutes les promesses de Dieu. Ainsi le plan de Dieu atteint sa pleine réalisation, puisque Jésus accomplira parfaitement toute l’espérance du peuple de Dieu. Roi-Messie, Serviteur, Fils bien-aimé et sacrifié, c’est dans sa personne que Dieu se révèle parfaitement à Israël et à toute l’humanité.
Jérôme Longtin (1947-2015) était prêtre, bibliste et l’un des premiers artisans du site interBible. Il a exercé son ministère au diocèse de Saint-Jean-Longueuil (Québec).
Source : Feuillet biblique, no 2916. Première parution : Feuillet biblique 1214, 11 janvier 1987. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
