Ananias, Azarias et Misaël dans la fournaise.
Fresque du 3e siècle de la catacombe de Priscille, Rome (Wikipédia).

Supplication dans la détresse — AT 39

Paul-André DurocherPaul-André Durocher | 22 décembre 2025

Référence biblique : Daniel 3, 26-27.29.24-42
Liturgie des Heures : IV Mardi — Laudes

26 Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères,
loué soit ton nom, glorifié pour les siècles!

27 Oui, tu es juste
pour nous avoir ainsi traités.

29 Car nous avons péché ;
quand nous t’avons quitté, nous avons fait le mal :
en tout, nous avons failli.

34 À cause de ton nom,
ne nous quitte pas pour toujours
et ne romps pas ton alliance.

35 Ne nous retire pas ton amour,
à cause d’Abraham, ton ami,
d’Isaac, ton serviteur,
et d’Israël que tu as consacré.

36 Tu as dit que tu rendrais leur descendance
aussi nombreuse que les astres du ciel,
que le sable au rivage des mers.

37 Et nous voici, Seigneur,
le moins nombreux de tous les peuples,
humiliés aujourd’hui sur toute la terre, à cause de nos fautes.

38 Il n’est plus, en ce temps,
ni prince ni chef ni prophète,
plus d’oblation ni d’holocauste ni d’encens,
plus de lieu où t’offrir nos prémices pour obtenir ton amour.

39 Mais, nos cœurs brisés, nos esprits humiliés, reçois-les,
comme un holocauste de béliers, de taureaux,
d’agneaux gras par milliers.

40 Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi,
car il n’est pas de honte pour qui espère en toi.

41 Et maintenant, de tout cœur, nous te suivons,
nous te craignons et nous cherchons ta face.

Sens original. Les six premiers chapitres du livre de Daniel rapportent des récits légendaires au sujet de ce jeune Juif qui avec trois compagnons — Ananias, Azarias et Misaël — avait été déporté de Jérusalem à Babylone lors de l’Exil. Leurs qualités intellectuelles et organisationnelles leur avaient permis de gravir les échelons de l’administration publique et d’attirer la bienveillance du roi. Malgré ce succès, leur fidélité à l’Alliance leur a presque coûté la vie. Dieu a dû intervenir pour les sauver d’une mort certaine : Daniel, dans la fosse aux lions ; ses trois amis, dans une fournaise ardente.

Lorsque les communautés juives à l’extérieur d’Israël ont entrepris de traduire ces récits en grec, on mit dans la bouche des trois compagnons des textes psalmiques qui, évidemment, avaient connu une existence indépendante. Il s’agit d’un poème pénitentiel récité par Azarias au milieu des flammes, et d’une longue litanie de louange reprise par les trois amis dans la fournaise. De cette dernière, on a tiré nos cantiques liturgiques AT 40 et 41 ; et du poème d’Azarias, le cantique 39 dont il s’agit ici.

Lorsqu’on scrute le poème dans la Bible, on identifie assez facilement sa structure :

  • une introduction en forme de bénédiction qui souligne la justice de Dieu (v. 26-28) ;
  • la confession des fautes (v. 29-31) et de la misère du peuple ;
  • une prière de demande en deux temps (v. 33-39 ; v. 41—44) ;
  • et une doxologie conclusive (v. 45).

L’adaptation de la liturgie catholique omet plusieurs versets de la bénédiction et de la confession en retenant surtout la première partie de la demande. Quant à la seconde, elle transforme son ouverture en résolution conclusive : « De tout cœur, nous te suivons, nous te craignons et nous cherchons ta face. »

À la lumière des Évangiles. La confession des péchés était bien inscrite dans la vie du judaïsme à l’époque de Jésus. Les psaumes, cheville ouvrière de la prière du peuple, contenaient plusieurs textes pénitentiels. Les sacrifices au Temple donnaient une forme liturgique à cette confession. Jean le Baptiste invitait ses auditeurs à vivre cette démarche de façon radicale en acceptant de se faire baptiser en signe de conversion.

Jésus souligne que la prière de confession peut transformer le cœur. Pensons à sa comparaison entre le pharisien qui se vante de sa justice et le publicain. Ce dernier « se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : “Mon Dieu, montre-toi favorable envers le pécheur que je suis !” » Et Jésus de conclure : « Quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. » (Luc 18,13-14) 

De fait, Jésus affirme qu’on ne peut s’ouvrir au salut qu’en se reconnaissant pécheur. Le long récit de la guérison de l’aveugle-né dans l’évangile selon saint Jean se termine avec un sérieux avertissement pour les pharisiens. Jésus commence par annoncer : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Les pharisiens, se sentant visés, lui demandent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » Et Jésus leur répond brusquement : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure. » (Jean 9,39-41)

Dans ma vie. Je n’ai jamais été à l’aise avec une spiritualité de la pénitence et de la mortification qui se plaît à répéter sans fin que les humains sont pécheurs, que nous sommes indignes, infâmes, injustes et ingrats. Il me semble que Dieu voit ses enfants autrement, que Jésus est justement venu nous rappeler notre dignité et notre valeur et nous inviter à devenir ses partenaires dans la mission.

D’autre part, j’ai l’impression que notre société pèche par l’excès opposé. Les gens se disculpent facilement en rejetant toute faute sur les autres. On cherche tellement à protéger l’estime de soi qu’on peine à accepter la responsabilité pour les erreurs que nous commettons, pour la mauvaise foi qui nous motive parfois. On tend plutôt à se voir comme victime des autres.

Peut-être une saine spiritualité sait naviguer entre ces deux extrêmes. Elle nous invite à confesser notre péché tout en professant notre foi dans un Dieu qui nous a créés pour être ses enfants et partager sa vie. La liturgie de la messe met sur les lèvres du prêtre un verset du cantique AT 39 au moment où il se prépare à entamer la grande prière eucharistique : « Humbles et pauvres, nous te supplions, Seigneur ; que notre sacrifice en ce jour trouve grâce devant toi. » (v. 40) Voilà une belle prière, à la fois humble et confiante, qui nous aide à comprendre le sens juste de la confession des péchés.

Dans le plan de Dieu. Selon l’auteur du livre de Daniel, les épreuves des protagonistes ne sont que les justes châtiments infligés par Dieu au peuple d’Israël à cause de ses infidélités. Le livre veut donc encourager les lecteurs et lectrices à rester fidèles à l’Alliance s’ils veulent vivre dans la paix. Suivant ce schème de pensée, le Dieu qui punit offrira son secours si l’on reconnaît ses fautes en les confessant et en demandant pardon. C’est ainsi qu’Azarias et ses compagnons ont été préservés de la mort dans la fournaise ardente.

Le Nouveau Testament, tout en reconnaissant l’importance de la confession des péchés, change de perspective à la lumière de la résurrection de Jésus. Dans sa Pâque, le Christ a triomphé du péché et du mal ; ils n’exercent aucun pouvoir sur nous, à condition que nous nous attachions à lui. En accueillant son Esprit et en vivant selon son Évangile, nous pouvons vaincre les puissances du mal en nous et dans le monde. Dans le livre de l’Apocalypse, les martyrs témoignent puissamment de cette vérité : ayant lavé leurs vêtements dans le sang de l’Agneau, ils se joignent aux multitudes des anges pour chanter les louanges du Seigneur dans une Jérusalem renouvelée et resplendissante.

Du cantique d’Azarias, nous pouvons surtout retenir les éléments suivants pour nourrir notre méditation et notre prière : la confiance dans l’épreuve, la reconnaissance de la justice de Dieu qui surmonte les puissances du mal, la conviction que la vraie prière jaillit d’un cœur sincère, et le désir de vivre fidèlement en réponse à l’amour miséricordieux de Dieu. Chantons avec Azarias : « Et maintenant, de tout cœur, nous te suivons, nous te craignons et nous cherchons ta face. »

Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).

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Psaumes et cantiques

Trésors de la prière juive et chrétienne, les psaumes n'en demeurent pas moins des textes qui demandent parfois d'être apprivoisés. Cette chronique propose une initiation aux psaumes et à la prière avec les psaumes.