
Le prophète Isaïe et le retour des exilés. Maarten van Heemskerck, c. 1560.
Huile sur panneau de chêne, 40 x 49 cm. Musée Frans-Hals, Harleem (Wikipédia).
Cantique de joie sur la nouvelle Jérusalem — AT 30
Paul-André Durocher | 23 février 2026
Référence biblique : Isaïe 61, 10-11. 62, 1-5
Liturgie des Heures : Mercredi IV — Laudes
Je tressaille, je tressaille à cause du Seigneur !
Mon âme exulte à cause de mon Dieu !Car il m’a vêtue des vêtements du salut,
il m’a couverte du manteau de la justice,
comme le fiancé orné du diadème,
la fiancée que parent ses joyaux.Comme la terre fait éclore son germe,
et le jardin, germer ses semences,
le Seigneur Dieu fera germer la justice
et la louange devant toutes les nations.Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas,
et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse
que son juste ne monte comme l’aurore,
que son Sauveur ne brille comme la flamme.Et les nations verront ta justice ;
tous les rois verront ta gloire.
On te nommera d’un nom nouveau
que la bouche du Seigneur dictera.Tu seras une couronne brillante
dans la main du Seigneur, *
un diadème royal
entre les doigts de ton Dieu.
On ne te dira plus : « Délaissée ! »
À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! »Toi, tu seras appelée « Ma Préférence »,
cette terre se nommera « L’Épousée ».
Car le Seigneur t’a préférée,
et cette terre deviendra « L’Épousée ».Comme un jeune homme épouse une vierge,
tes fils t’épouseront.
Comme la fiancée fait la joie de son fiancé,
tu seras la joie de ton Dieu.
Sens original. En construisant le cantique AT 30, les responsables du psautier catholique ont choisi de joindre la fin d’un oracle d’Isaïe au début du suivant. Ce choix se justifie par l’évocation dans ces deux passages du mariage comme métaphore de la relation entre Dieu et son peuple. Déjà, les prophètes Jérémie et Osée s’étaient servis de cette image qui enrichit l’Alliance en soulignant sa dimension personnelle, intime et affective.
Dans la première section du cantique (la finale du premier oracle), le prophète donne voix aux habitants de Jérusalem qui, après l’Exil, se réjouissent de sa restauration. Le prophète rappelle pourtant que la beauté de la ville ne réside pas d’abord dans ses édifices ou ses murs relevés, mais bien dans le salut et la justice qui s’y manifestent grâce à l’intervention de Dieu. L’image des fiançailles qu’il évoque passe rapidement à celle de la fécondité d’un jardin mystique qui produit des fruits de justice et de louange.
Dans la deuxième section (le début de l’oracle suivant), le prophète rappelle son ministère d’intercession pour le peuple. Il promet de continuer à invoquer Dieu tant que ses promesses ne soient réalisées. Il poursuit en annonçant que Dieu fera briller Jérusalem devant toutes les nations en l’affublant des noms évocateurs de l’amour particulier de Dieu pour son peuple : « Ma Préférence » et « L’Épousée ». Dans sa vision, le nouveau statut ainsi conféré provoque à la fois l’attachement fidèle des Juifs pour leur mère patrie et la joie que Dieu trouve dans son peuple.
À la lumière de l’Évangile. La métaphore du mariage sera privilégiée dans le Nouveau Testament où Jésus est présenté comme l’Époux. Ainsi, dans l’évangile de Matthieu, à la question des pharisiens qui cherchent à comprendre pourquoi les disciples de Jésus ne jeûnent pas, il répond par une autre question : « Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux? » (Matthieu 9,15). En se présentant comme l’Époux, Jésus s’attribue à lui-même le rôle que les prophètes assignaient à Dieu. Cette prétention messianique de Jésus trouve écho dans l’évangile de Jean, où Jean-Baptiste se situe face à son cousin : « Celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite. » (Jean 3,29) Le fait que, dans cet évangile, Jésus opère son premier « signe » dans au banquet de noces à Cana n’est pas sans lien avec cette métaphore.
Saint Paul tire des conséquences morales de cette métaphore lorsqu’il invite les maris à aimer leurs femmes comme le Christ a aimé l’Église (voir Éphésiens 5,25-32). Le mariage humain, dans sa perpective, doit réfléter l’amour de Dieu pour son peuple, manifesté dans le don ultime du Christ sur la Croix.
Enfin, toujours dans cette même veine mais en la combinant à la métaphore de l’Agneau pascal, le livre de l’Apocalypse évoque « les noces de l’Agneau » pour lesquelles l’Épouse « a revêtu sa parure » (Apocalypse 19,7). On peut presque entendre la voix d’Isaïe dans les dernières pages de ce livre qui imaginent l’accomplissement des promesses de Dieu : « Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. » (Apocalypse 21,2)
Dans ma vie. Je me souviens d’un couple âgé qui fréquentait la messe quotidienne que je présidais. L’épouse était atteinte d’une démence qui, au fil du temps, s’est aggravée. L’époux prenait soin d’elle avec une délicatesse et une attention sans faille. Lorsqu’ils s’approchaient de la communion avec le pas hésitant propre à leur âge, il gardait sa main sous son bras pour assurer sa sécurité. Il l’aidait à placer la main correctement pour recevoir la communion et guidait sa main à sa bouche pour qu’elle puisse consommer l’hostie consacrée. Tout ça avec tant de tendresse que j’en étais souvent bouleversé.
Quelle belle image de l’amour fidèle, tendre et patient de Dieu pour chacun et chacune de nous! Nous pouvons oublier qui nous sommes, Dieu ne nous oublie jamais. Il nous soutient et assure notre sécurité lorsque notre pas chancèle. Par son Esprit, il ouvre notre cœur à sa présence et nous aide à entrer en communion avec lui. Il se penche sur nous avec attention, préoccupé par notre bien-être et notre bonheur. Oui, en Jésus, nous découvrons Dieu comme un époux fidèle en toute chose et pour tous les temps.
Dans le plan de Dieu. Plusieurs exégètes croient que les oracles avec lesquels on a construit AT 30 ont été rédigés quelques années après le retour de l’Exil, alors que l’enthousiasme avait cédé aux ambiguités de la situation concrète. Plusieurs exilés étaient revenus en Israël, mais d’aucuns avaient décidé de demeurer à Babylone, affaiblissant l’unité du peuple. Durant l’Exil, des étrangers s’étaient établis sur la Terre promise, obligeant ceux qui revenaient à pactiser avec leur présence. Des conflits internes opposaient divers groupes juifs dans des luttes de pouvoir. Les prophéties glorieuses de l’époque de l’Exil ne semblaient être que de beaux rêves.
C’est dans ce contexte pénible que des membres de l’école isaïenne ont osé proclamer de nouvelles promesses de salut et de bien-être. Comment les habitants de Jérusalem ont-ils pu y croire? On peut facilement imaginer que plusieurs ont dû s’en moquer. Un peu comme on peut facilement demander aux chrétiens qui annoncent le retour dans la gloire du Christ : « S’il a vaincu le mal et la mort dans sa résurrection, pourquoi le mal et la mort sont-ils toujours présents dans notre monde? »
Pourtant, la vie, l’enseignement, la mort et la résurrection de Jésus nous procurent un avant-goût de l’accomplissement à venir, un peu comme les prémices d’une récolte qui s’annonce surabondante. À sa lumière, nous vivons comme si la promesse s’était déjà réalisée et notre vie aujourd’hui cherche à épouser la justice annoncée. Nous pouvons chanter le cantique AT 30 avec confiance, parce que Jésus s’est déjà manifesté à nous comme l’Époux qui se donne totalement pour son épouse. Avec Marie, la mère de Jésus, nous pouvons vraiment faire nôtres les premiers versets du cantique : « Je tressaille, je tressaille à cause du Seigneur! Mon âme exulte à cause de mon Dieu! »
Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).
