Ésaü et Jacob. Andreï Mironov, 2014. Huile sur toile, 80 × 90 cm (Wikipédia).

Quand Ésaü s’essaie à la grammaire

Erwan ChautyErwan Chauty | 15 décembre 2025

Dépité de s’être fait voler la bénédiction de son père aveugle par son frère Jacob déguisé avec l’aide de sa mère Rébecca, Ésaü s’interroge : « Est-ce parce qu’il s’appelle Jacob que, par deux fois, il m’a supplanté? » (Gn 27,36). On aimerait compatir, et lui donner raison : en hébreu, le nom Jacob est construit sur les trois consonnes du verbe « supplanter », ayin-qoph-beth. Saint Jérôme lui-même, l’ardent défenseur de la veritas hebraica, signale dans son Livre sur les noms hébreux que le nom « Jacob » signifie (en latin) supplantator, « celui qui supplante ». Le texte biblique laisse la question sans réponse. J’aimerais suggérer que la question d’Ésaü n’est pas infondée, mais qu’elle manque sa cible. Je crois qu’il n’est pas entré dans le jeu de la langue biblique, où aucun nom ne vaut prédestination.

La question d’Ésaü a, certes, ses raisons. En hébreu, les verbes sont construits sur trois consonnes, que l’on combine aux voyelles de la conjugaison. Pour simplifier, on peut dire que dans tout nom propre, il suffit de retirer les voyelles pour trouver les consonnes d’un verbe. Tout nom devient alors l’occasion d’un jeu de mots. Les douze fils de Jacob seront nommés à la naissance en explicitant le procédé : « Léa s’écria : cette fois-ci je louerai le Seigneur ! C’est pourquoi elle l’appela Juda » (Gn 29,35), jouant sur le verbe « louer » et sa racine aleph-daleth-he. Les lieux peuvent aussi être nommés en référence à une action verbale : « C’est pourquoi on appela ce lieu Béer-Shéva, car c’est là que tous deux avaient prêté serment » (Gn 21,31), avec un jeu sur la racine shin-beth-ayin.

Ce phénomène est abondant dans la bible hébraïque, avec une concentration exceptionnelle dans la Genèse. Plus de soixante noms propres y sont donnés, dont une moitié est expliquée étymologiquement. Cela s’ajoute au premier récit de création, où Dieu nomme ce qu’il a créé, et à l’épisode où le Seigneur montre à Adam tous les animaux pour qu’il leur donne un nom.

Mais Ésaü n’a pas vu que les choses étaient plus compliquées. Les verbes cités sont souvent très rares, au point que leur interprétation devient incertaine. Ainsi, le verbe formé des lettres ayin-qoph-beth n’est employé presque que pour Jacob… Beaucoup sont difficiles à traduire : que signifie précisément un verbe dérivé du nom « talon » ? On le comprend par le contexte comme « faire du mal au moyen du talon » ; et comme les langues latines disposent d’un verbe dérivé du nom d’une partie du pied – la plante – on traduit habituellement par « supplanter ». Ces noms apparaissent en fait comme des créations poétiques.

Surtout, l’étude des noms donnés dans la dynamique du récit montre qu’ils viennent faire mémoire d’un événement marquant, plutôt que d’annoncer l’avenir. Bien souvent, ils ne font d’ailleurs pas référence à l’événement en lui-même, mais au discours tenu par les personnages à son sujet. Lorsqu’un personnage reçoit un nom avec une explication étymologique, c’est souvent de la bouche d’un personnage secondaire, au point que parfois le père se permet de changer le nom donné par la mère : Rachel meurt des suites de l’accouchement d’un fils qu’elle nomme Ben-oni, « fils du deuil », mais son père ne se gêne pas pour le renommer immédiatement Benjamin, « fils de la droite ». Même quand c’est Dieu lui-même qui change le nom d’Abram en Abraham, il indique un écart entre ce qu’il fait (« je te fais av-hamôn-goyim, père d’une multitude de nations ») et le nom qui sera employé par ses compatriotes, av-raham, « le père est élevé ».

Ésaü et Jacob

Ésaü vend son droit d’ainesse pour un plat de lentille. Mathias Stom, 1640.
Huile sur toile, 118 x 164 cm. Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg (Wikipédia).

Ésaü n’a donc pas compris grand-chose. Son frère avait été appelé Jacob pour faire mémoire d’une circonstance étonnante : il était né en s’agrippant au talon de son frère jumeau. Mais cette nomination était indépendante de l’oracle reçu par Rébecca lors de sa grossesse tumultueuse : « l’un sera plus fort que l’autre, et le grand servira le petit » (Gn 25,23). Ésaü, lui, était né « roux et velu comme une fourrure de bête », proche donc du monde animal. Le premier conflit entre frères survient alors qu’Ésaü est épuisé et supplie Jacob de lui donner à manger. Ce dernier lui donne un plat qui lui convient bien, un « roux », contre son droit d’aînesse. Le narrateur note qu’Ésaü en retire le nom d’Edom, « le Roux » (Gn 25,30). Le voici identifié à sa nourriture, lui qui mange comme une bête. Pour les humains, la langue biblique est en fait bien plus poétique. Créative, elle permet de faire mémoire des épisodes fondateurs, mais sans que l’histoire ne soit écrite d’avance : Dieu appelle à une alliance dans la liberté.

Erwan Chauty SJ est professeur d’exégèse biblique aux Facultés Loyola Paris (anciennement Centre Sèvres).

Curieuse Bible

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La Bible comporte beaucoup d’éléments insolites, de passages obscurs, de détails cocasses. Il s’agit d’éléments parfois secondaires, mais qui font partie intégrante de la Bible et qui contribuent à sa richesse. Chrystian Boyer et ensuite Erwan Chauty et Sébastien Doane présentent dans cette chronique quelques-unes de ces curiosités de la Bible.