1-12

Les chapitres 2 à 4, qui sont encadrés par les deux miracles accomplis à Cana (2,1-11; 4,46-54), constituent une unité. Deux caractéristiques distinguent ces chapitres. a) Jésus annonce et instaure la nouvelle économie du salut qui remplace les dispositions de l'ancienne alliance. Jésus se rend d'abord à Cana où il change l'eau en vin: les temps messianiques commencent. Il ira ensuite à Jérusalem, où il purifiera le Temple et manifestera son intention de substituer au temple matériel un temple spirituel: son corps. Il exposera ensuite à Nicodème les conditions de la régénération, par l'eau et l'esprit, nécessaire pour entrer dans le Royaume de Dieu. Il promettra à la Samaritaine l'eau vive qui est bien supérieure à celle de la source de Jacob, et il lui exposera le thème du culte en esprit et en vérité qui remplacera celui qui était pratiqué sur le Garizim et à Jérusalem. b) Chose propre à ce début de l'évangile, Jésus rencontre surtout des particuliers: Nicodème et la Samaritaine, un homme qui représente le judaïsme officiel, et une femme qui est la représentante de l'hérésie.

1

Le troisième jour: deux jours après la promesse faite à Nathanaël (1,51). L'évangile s'ouvre par une semaine complète qui aboutit, le septième jour, à la manifestation de la gloire de Jésus (2,11). Cette semaine inaugurale correspond peut-être à la semaine primordiale de la création (Gn 1) et indique que Jésus est venu opérer la nouvelle création. La mention du troisième jour évoque également pour les chrétiens le thème de la résurrection de Jésus (2,19), qui inaugure la nouvelle création (20,22) et qui est la pleine manifestation de la gloire du Christ (17,5). Or, cette nouvelle création et la manifestation de la gloire du Christ sont anticipées dans ce signe (voir 2,10 note; 2,11 note).

     Cana de Galilée, vraisemblablement Khirbet Cana, à trois heures de marche de Nazareth en allant vers le nord.

     L'évangéliste signale la présence de Marie au premier miracle accompli par Jésus. Il signalera également sa présence à la croix (19,25-27). Elle est là quand « l'heure » de Jésus est arrivée (19,25-27), elle est là quand cette heure est figurée, anticipée (2,4. 11). Entre-temps, elle disparaît, symbolisant par son absence que ni l'heure de son fils ni la sienne ne sont arrivées. Quand l'heure de Jésus arrivera et sera accomplie, alors commencera l'heure de Marie. « À partir de cette heure-là, le disciple l'accueillit chez lui » (19,27); la communauté johannique donc, représentée par le disciple bien-aimé, accueillit dans la foi Marie comme sa mère (voir 19,27 note).

4

Bien qu'inusité lorsqu'un fils s'adresse à sa mère, le mot « femme » n'a rien que de respectueux (4,21; 19,26; 20,13), même s'il atteste ici l'indépendance au moins autant que le respect. Jésus évite le terme de « mère », parce qu'il agit en tant que Messie, ou envoyé du Père, et que les relations familiales, même les plus chères, doivent passer au second plan (voir Lc 2,49).

     Que me veux-tu? Littéralement: « Quoi à moi et à toi? », c'est-à-dire: « Qu'y a-t-il de commun entre nous? » Jésus veut marquer une distance entre lui, l'envoyé du Père, et la « femme » qui lui a donné le jour.

     Mon heure. L'action de Jésus, qui est indépendante de toute influence humaine, si respectable qu'elle soit au point de vue naturel, est soumise à une autre instance, à la volonté du Père qui l'envoie. Cette volonté du Père est exprimée ici par le terme de « l'heure » de Jésus. L'heure de Jésus est l'heure où il accomplit et achève la mission que le Père lui a assignée: c'est l'heure de sa mort, et en même temps de sa glorification, de son retour vers le Père (7,30; 8,20; 12,23.27; 13, 1; 17, 1). En répondant à sa mère: « Mon heure n'est pas encore venue », Jésus laisse entendre que toutes ses actions sont déterminées par la volonté du Père (5,19.30), par sa mission qui trouve son accomplissement dans son « heure ». C'est à partir de la mission même de Jésus qu'il faut comprendre ce miracle.

5

Marie a pressenti que Jésus allait faire quelque chose. Elle met les serviteurs à sa disposition. Sa foi est ouverture et confiance (voir Lc 1,35); elle devient service (voir Lc 1,39.56).

6-7

Il y avait, soit dans la salle du festin, soit dans le vestibule de l'entrée, six grandes jarres de pierre pour les ablutions dont les Juifs étaient coutumiers avant et après les repas. Ces jarres vides, et qui n'étaient destinées qu'à recevoir l'eau des purifications légales, figurent le judaïsme devenu désuet et inutile sous son aspect légal et ritualiste. Le nombre six confirme son imperfection. L'eau de l'ancienne alliance va devenir vin de la nouvelle. La loi donnée à Moïse va faire place à la révélation venue en Jésus Christ (voir 1,17).

9

L'expérience de dégustateur que possédait le maître du banquet, ainsi que son ignorance au sujet de l'origine du vin servent à prouver la qualité de ce nouveau vin, tandis que la connaissance qu'ont de son origine les serviteurs sert à confirmer la véracité du miracle.

10

La quantité considérable de vin (entre 480 et 720 litres), sa qualité, son origine inconnue du maître du repas, la remarque plaisante que fait ce dernier à l'époux: « Tu as réservé le bon vin jusqu'à maintenant », laissent bien entendre que le vin a valeur symbolique. Et de fait, les prophètes de l'Ancien Testament ont vu dans l'abondance du vin un signe du temps du salut (Am 9,13; Jl 4,18; Is 25,6; etc.). Le salut est là présent dans le Christ!

11

Le mot signe est employé dans le quatrième évangile pour désigner les miracles de Jésus (2,23; 4,54; 6,2; 11,47; 12,18). Le signe, d'abord, garantit et authentique la mission de Jésus (3,2; 7,31; 9,16; 20,30s.), mais il en révèle aussi la nature profonde; il est symbole. Ainsi, Jésus se révèle dans le signe de multiplication des pains comme le vrai pain descendu du ciel (6,32s.). Par la guérison de l'aveugle-né, il se révèle lumière du monde (9,5), et, par la résurrection de Lazare, résurrection et vie (11,25). Cette signification profonde n'est comprise que dans la foi qui passe du signe sensible à la signification réelle du signe, qui atteint au?delà de l'événement miraculeux le mystère même de Jésus, l'envoyé de Dieu. Aussi bien le signe, en tant qu'il révèle la mission même de Jésus, opère le discernement entre les hommes. Devant les signes, les hommes peuvent voir et ne pas croire (9,13-41; 11,47-54; 12,10s.37), ou bien s'en tenir à l'aspect miraculeux, au merveilleux, et suivre Jésus seulement parce qu'ils ont perçu en lui un faiseur de miracles, un grand homme (2,23s.; 6,2.26; 12,9.18), ou enfin voir, au travers et au-delà du miracle, Dieu manifesté en Jésus.

     Si le miracle éveille la foi des disciples, leur foi pourtant ne saurait, pour Jean, reposer uniquement sur l'événement miraculeux, ou s'arrêter à la puissance thaumaturgique de Jésus. Ce signe en effet est premier, c'est-à-dire prémices de cette gloire que Jésus va révéler à travers tout l'évangile, gloire qu'il reçoit du Père comme fils unique (1,14). Les miracles ne sont que les signes de la manifestation de cette gloire divine qui, elle, n'est visible, au-delà de l'événement miraculeux, qu'aux yeux de la foi (voir 1,14 note).

13-22

Jean place au commencement de l'activité de Jésus un fait que les synoptiques ont renvoyé à la fin (Mc 11,15-17 et par.). Il veut présenter, dès le début de son évangile, la nouvelle économie du salut instaurée par Jésus (voir 2,1 note). Le signe de Cana marquait le début de la révélation de la gloire de Jésus. La purification du Temple à Jérusalem marque le début des controverses entre Jésus et les Juifs, le début du grand procès qui se poursuivra jusqu'à la mort de Jésus sur la croix. Or, cette mort sera, d'une manière paradoxale, la révélation plénière de la gloire de Jésus et le jugement qui clora le procès institué entre Jésus et le monde incroyant (8,28; 12,31-34; 13,31s.; 17,1.5). Ces deux récits, Cana et la purification du Temple, qui annoncent, l'un la manifestation plénière de la gloire de Jésus (2,1.4.11), l'autre la mort et la résurrection de Jésus (2,19.21), et qui figurent ensemble l'instauration de l'économie nouvelle du salut (2, 10 note; 2,21 note), constituent un très beau prélude à tout l'évangile.

14-15

Un véritable marché s'était établi à l'intérieur du parvis des Gentils, malgré la sainteté de l'enceinte du temple, afin de procurer aux Israélites venus pour la Pâque les victimes et les denrées accessoires des sacrifices. Les changeurs fournissaient la monnaie juive nécessaire pour s'acquitter des redevances dues au sanctuaire. « C'était peut-être la puissante famille pontificale d'Anne qui entretenait ce commerce », très florissant au temps de la Pâque (J. Jeremias).

16

Il est possible que cette parole de Jésus fasse allusion au texte qui clôt les oracles de Zacharie: «  En ce jour-là, il n'y aura plus de marchand dans la maison du Seigneur le tout-puissant » (14,21).

17

Les disciples comprennent cet événement, à la lumière du Ps 69, 10, comme une annonce de la Passion: le zèle pour la maison de Dieu, qui fait agir Jésus, le conduira à la mort. Voir Ps 69,9.

19

Jésus, utilisant l'impératif ironique du style prophétique (voir Am 4,4s; Is 8,9s.), donne une réponse que les Juifs vont mal interpréter et que l'évangéliste va expliquer au v. 21. En fait, Jean utilise ici pour la première fois une technique littéraire qui lui est chère, que l'on appelle la méprise ou le malentendu (voir 3,3s.; 4,10ss. 32ss; 6,32ss; 7,34ss; 8,51ss. 56s.; 14,4s. 7ss. 21ss; 16,17s.). En quoi consiste cette technique? Jésus fait une déclaration qui peut être comprise au sens habituel ou courant des mots et qui semble, à première vue, se rapporter au domaine du terrestre, du monde de tous les jours. Pourtant, cette déclaration a aussi un autre sens, son sens véritable, qui, lui, n'est perceptible qu'au yeux de la foi. Celui qui se méprend comprend donc correctement le sens des mots, mais il se trompe de registre: il comprend dans un sens terrestre ce qui ne peut être véritablement saisi que dans la foi. Ainsi les Juifs se méprennent (v. 20) en coyant que la déclaration de Jésus concerne le temple matériel, alors qu'elle vise « son corps » (v. 21).

20

Lorsque les Juifs parlaient, le Temple de Jérusalem n'était pas encore achevé, mais on y travaillait depuis 46 ans. La construction du temple d'Hérode fut entreprise en 20-19 avant le Christ; l'évangéliste situe donc la scène en 27-28.

21

Le corps de Jésus est le véritable temple qui sera détruit et relevé. C'est une allusion à sa mort et à sa résurrection. Pour le croyant, Jésus est le nouveau temple, le lieu de la présence de Dieu.

22

Ils crurent à l'Écriture. Allusion à Osée 6,2: « Après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera. »

23-25

Ce court passage (vv. 23-25) prépare l'entretien de Jésus avec Nicodème et surtout la réflexion de Nicodème à Jésus: «  Car personne ne peut accomplir les signes que tu fais, si Dieu n'est pas avec lui » (3,2). L'évangéliste dénonce ici la foi imparfaite des gens qui ne voient que l'extérieur des faits et qui, saisis par leur côté merveilleux, ne perçoivent pas que les miracles sont aussi des symboles qui révèlent ce qu'est Jésus pour les hommes (voir 2,11 note; 4,48; 6,26; 20,29). À ceux-là, Jésus ne se livre pas, car la connaissance entre Jésus et les siens est réciproque: « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (10,14).