1-15

Voir Mt 14,31-21; Mc 6,30-44; Lc 9,10-17.

     Le chapitre sixième, qui constitue dans le quatrième évangile le sommet de la révélation de Jésus en Galilée, est centré sur le thème de Jésus pain de vie. Le récit de la multiplication des pains est le signe, le symbole qui prépare la révélation de Jésus pain de vie (vv. 1-15); le miracle de la marche sur les eaux figure la situation des chrétiens dans le monde et l'aide que le Christ leur apporte (vv. 16-21); les discours qui suivent tendent à expliquer comment Jésus est une nourriture pour les chrétiens (vv. 22-59); les impressions diverses que produisent ces discours représentent diverses attitudes de chrétiens devant le mystère du salut révélé par Jésus (vv. 60-71).

2

L'évangéliste mentionne les dispositions des Galiléens qui, frappés par les miracles de Jésus, vont bientôt l'acclamer comme le Prophète (v. 14) et vouloir le faire roi (v. 15) plutôt que de croire à sa parole (4,44 note).

4

La mention de la Pâque juive a une valeur symbolique et théologique. Jean a vu dans la multiplication des pains la figure de la pâque chrétienne qui est commémorée dans l'eucharistie (vv. 11.51), et qui remplacera pour les chrétiens la pâque juive (13, 1).

8-9

Le début de ce récit se distingue, par plusieurs détails, des récits parallèles rapportés par les évangiles synoptiques. C'est ainsi que les pains, et ce sont des pains d'orge, ne se trouvent pas encore aux mains des disciples. Il revient à André de signaler la présence d'un jeune garçon porteur de cinq pains d'orge et de deux poissons, puis d'ajouter, réaliste: « Qu'est-ce que cela pour tant de monde? » Dans le récit de la multiplication des pains faite par Élisée (2 R 4,42-44), où l'on voit le prophète nourrir cent personnes avec vingt pains d'orge, le serviteur du prophète dit: « Qu'est-ce que cela pour cent hommes? » La réflexion d'André, si naturelle qu'elle soit, paraît avoir été écrite sous l'influence de ce passage. La qualité des pains pourrait bien avoir été suggérée par la même source.

11

Après avoir rendu grâce, Jean utilise le terme sacramentel par lequel on désignait de son temps l'eucharistie.

12

C'était l'usage chez les Juifs de recueillir les restes après le repas. Mais l'expression « pour que rien ne se perde », si on la compare avec ce que Jésus dit au verset 27: « Ne travaillez pas pour une nourriture périssable », laisse entrevoir la signification symbolique du pain que Jésus a distribué. Ce pain figure la nourriture permanente, inépuisable que Jésus donne aux hommes et dont les apôtres seront responsables (voir 4,31-38).

14

Alors que Jean-Baptiste avait déclaré qu'il n'était pas le Prophète (1,21 note), la foule ici ravie du miracle proclame que Jésus est vraiment ce Prophète annoncé par Moïse, qui devait venir à la fin des temps.

15

Jésus refuse la royauté dont la foule veut l'investir de force. Il refuse d'être le Messie national et politique que les Juifs attendaient. « Sa royauté n'est pas de ce monde » (18,36). Et la foule se méprend, elle qui veut en faire un roi de ce monde. C'est dans la simplicité et l'humilité qu'il apparaîtra comme roi (12,12-16) et comme un condamné dont le trône sera une croix (18,28-19,22).

16-21

Ce miracle se prête chez Jean à une interprétation symbolique. L'inquiétude des disciples abandonnés sur le lac alors qu'il fait nuit et que souffle la tempête (vv. 17.18) figure la situation des hommes ou des chrétiens que le Christ n'a pas rejoints (v. 17). La venue de Jésus, sa présence mettent fin à l'angoisse du chrétien et de l'homme (v. 20); en trouvant Jésus, l'homme atteint le but où il cherchait désespérément à aller (v. 21). Comparer Jn 16,16-24. - Voir Mt 14,22-27; Mc 6,45-52.

22

L'autre rive est la rive orientale du lac, où avait eu lieu, la veille, la multiplication des pains.

23-24

Une circonstance fortuite dispense la foule de faire route à pied, vers Capharnaüm. Des barques arrivent de Tibériade près de l'endroit où la foule était restée, attendant Jésus. Le peuple y monte et vient vers Capharnaüm. Ainsi, les personnes qui furent hier témoins de la multiplication des pains se trouvent encore les témoins indirects de la traversée miraculeuse. Ces gens n'imaginaient pas que Jésus avait pu atteindre avant eux Capharnaüm; c'est pourquoi ils sont tout étonnés de le rencontrer sur le rivage où ils abordent.

25

Le « quand » implique le « comment ». Comme le maître du banquet (2,9), comme les serviteurs du fonctionnaire royal (4,51), la foule, qui n'a pas été instruite du miracle de la marche sur les eaux, atteste pourtant indirectement le fait miraculeux.

26-30

Les versets 26-30 introduisent donc aux trois discours qui suivent; plus précisément, les versets 26.28-29 introduisent au discours sur l'incroyance et la foi (vv. 36-47), le verset 27 au discours eucharistique (vv. 51c-58), le verset 30 au discours midrashique sur le pain de vie (vv. 31-35; 48-51b).

26

Jésus, au lieu de répondre à la question, fait une remarque sur le motif qui a poussé ces gens à venir le trouver: ils sont empressés, parce que Jésus leur a donné la veille du pain à satiété; mais ils n'ont pas compris la signification profonde de ce signe, que Jésus était lui-même le pain de vie (voir 2,11 note).

27

« C'est le Fils de l'homme qui la donnera (cette nourriture), et il est lui-même cette divine nourriture dans sa chair, dans son esprit, dans sa parole et dans sa grâce » (Le Maistre de Sacy). - Le Père a marqué d'un sceau le Fils de l'homme comme étant le véritable révélateur et sauveur qui peut donner aux hommes une nourriture éternellement vivifiante.

29

Les exigences de Dieu ne sont pas multiples; l'unique oeuvre qu'il exige comme réponse à son appel (v. 44) est la foi en celui qu'il a envoyé.

30

Les Juifs ont vu le miracle de la multiplication des pains et ils n'ont pas cru (v. 26). Ils demandent un nouveau signe qui accréditerait indubitablement Jésus comme Messie, qui attesterait sa mission. Ainsi, l'incroyance réclame toujours d'autres miracles et de plus grands, oubliant qu'aucun miracle ne saurait prouver Dieu.

31

C'est cette parole de l'Écriture tirée de Ex 16,4.15 que Jésus va commenter et actualiser dans un discours (vv. 31-35; 48-51b). Il affirme que ce n'est pas Moïse qui leur a donné le pain du ciel, mais que c'est le Père qui le leur donne (v. 32); que le pain véritable descendu du ciel n'est pas la manne, mais que c'est lui (vv. 35.48.51); que ce pain, enfin, procure la vie éternelle à celui qui le reçoit (vv. 33.50.51), alors que les ancêtres des Juifs qui avaient mangé la manne au désert étaient morts (v. 49). Voir Ps 78,24.

33

Jésus a répondu aux Juifs que ce n'est pas Moïse, mais son Père qui leur propose maintenant le pain véritable (v. 32), le pain qui descend du ciel pour donner la vie au monde, Jésus lui-même.

34

Les Juifs, comme la Samaritaine (4,15), se méprennent sur la nature de ce pain céleste. Ils s'imaginent que Jésus parle d'un pain miraculeux qui soutiendrait indéfiniment la vie des hommes (voir 4,15 note).

35

Il n'y a qu'un pain céleste véritable, c'est Jésus que l'homme reçoit dans la foi. Jésus utilise ici pour la première fois la formule « c'est moi qui suis le ... » . Il dira encore qu'il est « la lumière du monde » (8,12), « le pasteur des brebis » (10,7.11.14), « la porte » (10,9), « la résurrection et la vie » (11,25), « le chemin, la vérité et la vie » (14,6), « la vraie vigne » (15,1.5). Jésus accomplit et actualise par sa venue toutes les promesses faites jadis par Dieu à Israël. Tous les biens qui étaient annoncés ou promis aux hommes dans l'Ancien Testament sont accessibles par la foi en Jésus: « Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, celui qui croit en moi n'aura jamais soif. »

36-47

Ici commence le discours sur l'incroyance et la foi, qui se poursuit jusqu'au verset 47. Les Juifs ont vu le miracle que Jésus a fait, mais ils ne croient pas (v. 26 note; v. 30 note); à vrai dire, ils ne l'ont pas vu réellement, parce que précisément ils ne croient pas. Reste à expliquer cette incrédulité. Jésus dit tout d'abord que la foi est un don du Père qui appelle les hommes à croire en son Fils. Cette foi assure aux croyants la vie éternelle (vv. 37-40). Mais les Juifs d'objecter: comment un homme ordinaire peut-il se dire le révélateur qui descend du ciel (vv. 41-42)? Jésus leur répond: pour croire, il faut être enseigné du Père, c'est-à-dire finalement accepter la parole du Fils. Être enseigné du Père, remarque saint Augustin, c'est l'entendre. L'entendre, c'est entendre sa parole, Jésus lui-même (vv. 43-47).

41

Les Juifs commencèrent alors à murmurer contre Jésus... Ainsi avaient déjà fait leurs pères, dans le désert, contre Moïse et Aaron (Ex 16,2.8). Les contemporains de Jésus, dit saint Jean Chrysostome, voulaient le proclamer roi après qu'il leur eut donné le pain matériel; ils ne veulent plus de lui quand il leur offre le pain spirituel.

42

N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph? Jean ne fait que reproduire l'opinion des Juifs sur l'origine de Jésus pour y opposer l'idée de l'origine céleste, éternelle, de Jésus.

43-44

Cessez de murmurer entre vous! Nul ne peut venir à moi, à moins que le Père qui m'a envoyé ne l'attire. « Admirable éloge de la grâce: nul ne vient sans être attiré. Qui attire-t-il- Qui n'attire-t-il pas? Pourquoi attire-t-il celui-ci? Pourquoi n'attire-t-il pas celui-là? Autant de questions desquelles tu ne dois pas t'établir juge, si tu ne veux pas te tromper... Dieu ne t'attire pas encore? Prie-le de le faire » (saint Augustin).

45-46

Ce passage est pris d'Isaïe 54,13: « Tous tes fils seront instruits par Yahvé.  » L'omission du terme « tes fils » donne à la citation une portée plus universelle: Dieu enseigne « quiconque veut l'entendre ». Mais comment recevoir son enseignement, si nul, hormis celui qui vient de Dieu, n'a eu accès au Père? Écoutons saint Augustin: « Le Fils parlait, mais le Père enseignait. Le Père enseigne quiconque entend sa Parole. Apprends à être attiré par le Père vers le Fils: pour que le Père t'enseigne, écoute sa Parole », Jésus lui-même.

48

Avec ce verset commence la deuxième partie du commentaire sur la parole citée au v. 32 (voir note). Jésus se révèle comme le pain qui donne la vie à ceux qui le mangent, c'est-à-dire qui croient en lui.

49-50

Jésus oppose les Israélites incroyants qui, nourris de la manne au désert, sont morts et les croyants qui, nourris du pain céleste, vivent éternellement. L'incroyance mène à la mort; la foi mène à la vie (1 Co 10, 1-11).

51

Le pain que je donnerai. Cette phrase ouvre le discours eucharistique (vv. 51c-58). Le pain descendu du ciel qui donne la vie aux hommes est Jésus lui-même, accepté dans la foi et communiqué aux croyants dans l'eucharistie. Cette phrase est l'équivalent johannique de la parole que Jésus prononça sur le pain lors de la dernière Cène (voir 1 Co 11,24).

52

Comme Nicodème, lorsque Jésus lui déclare qu'il faut renaître pour voir le Royaume de Dieu, demande: « Comment un homme vieux peut-il renaître? » les Juifs, entendant que Jésus veut donner sa chair pour la vie du monde, se disent entre eux: « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger? » La question de Nicodème et des Juifs, qui manifeste leur incompréhension, indique au lecteur que les sacrements ne peuvent être compris qu'au regard de la foi.

53

L'enseignement de Jésus sur l'eucharistie est double: il affirme tout d'abord que sa chair et son sang sont une véritable nourriture qui procure à ceux qui la reçoivent la vie éternelle (vv. 52-55), et que cette nourriture assure l'union du Christ et du chrétien (vv. 56-57).

     Il est possible que l'évangéliste, en rapportant ces paroles de Jésus, pense aux hérétiques de son temps. Ignace d'Antioche écrit en effet, au début du IIe siècle, que certains « s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière, parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, chair qui a souffert pour nos péchés, et que dans sa bonté le Père a ressuscitée ».

56

La communion sacramentelle permet et réalise une union personnelle avec le Christ. Cette relation mutuelle est analogue à celle qui unit le Père et le Fils (v. 57). Le chrétien vit de Jésus par la foi et l'eucharistie, et Jésus vit en lui.

57

Parce que Jésus a la vie en lui-même par communication du Père (5,26), il peut procurer à ceux qui croient en lui la faculté de devenir enfants de Dieu (1,12), en les rendant participants de la vie divine que lui-même a reçue en plénitude (1,14.16); cette participation a son point culminant dans la communion eucharistique.

58

Ces dernières paroles de Jésus résument l'ensemble du discours commencé par la citation de l'Écriture au v. 31: « Il leur a donné à manger un pain venu du ciel. »

59

Ce rappel de la petite ville de Capharnaüm fait écho au v. 24. L'entretien, qui débuta sur la rive du lac de Tibériade (6,25), se poursuivit dans la synagogue, qui est le lieu habituel de la prédication de Jésus en Galilée (18,20).

60-71

Ce passage décrit diverses attitudes devant le discours de Jésus. Les disciples sont, dans ce passage, le symbole des chrétiens de tous les temps. Certains peuvent se scandaliser de la parole de Jésus, la trouver trop dure (v. 60) et cesser de suivre Jésus (v. 66), c'est-à-dire d'être chrétiens. L'attitude du chrétien véritable est représentée par Pierre qui demeure fidèle et déclare au nom des Douze: « Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle » (v. 68). L'attitude de Judas, enfin, représente le cas le plus pénible qui était connu dans la communauté chrétienne: « Lui, l'un des Douze, allait trahir Jésus » (vv. 64.70-71).

60

Ainsi, le chrétien qui s'imagine croire peut se montrer incapable d'écouter et d'accepter l'Évangile et ses exigences.

62

La phrase demeure suspendue, et le lecteur est censé pouvoir deviner ce que l'interrogation suggère. La montée du Fils de l'homme correspond à sa descente dont il a été question dans tout le discours précédent (vv. 31.38.41.42.50.51.58). Venu du Père, le Fils de l'homme va retourner au Père. Ce retour, qui s'accomplira par l'élévation de Jésus sur la croix, est présenté comme une question ambivalente. Le croyant verra dans la mort de Jésus sur la croix son élévation vers le Père, tandis que l'élévation de Jésus sur la croix sera pour l'incroyant le jugement qui scellera son incrédulité (8,28; 12,31; 16,9-11).

63

Les deux premières phrases ont un caractère général et expriment une vérité d'ordre général. La troisième phrase applique le principe énoncé aux paroles mêmes de Jésus. Les paroles de Jésus sont esprit et vie pour tout croyant; elles sont pour lui source de vie éternelle (voir 3,34 note).

67

Cette question exprime moins un doute sur les dispositions des disciples qu'elle ne leur propose un choix, les invitant à manifester la foi qu'ils doivent avoir.

69

C'est-à-dire le Prophète par excellence « que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde » (10,36). Jésus est le véritable envoyé de Dieu, que le Père a consacré.

70

Judas reçoit l'épithète de démon qui est attribuée à Pierre dans les deux premiers évangiles (Mt 16,23; Mc 8,33). Judas est présenté comme l'incarnation de Satan qui fut meurtrier dès l'origine (8,44). « Si même l'un des Douze fut un traître, qui donc peut être assuré? Qui peut compter sur sa propre décision, ou qui peut faire de la conscience d'avoir été choisi une possession assurée? » (R. Bultmann).