Le chapitre 12 sert de conclusion à la première partie de l'évangile et d'introduction à la dernière partie. Il commence par deux tableaux étroitement coordonnés, l'onction de Jésus (vv. 1-8) et l'entrée à Jérusalem (vv. 12-16), que complètent deux arrière-plans de l'évangéliste (vv. 9-11 et 17-19). Il s'achève par deux discours (vv. 20-36 et 37-50): le premier annonce la conversion future des païens; le second explique l'incrédulité et la réprobation des Juifs.

1

Le sixième jour avant la Pâque est le dernier sabbat avant la Passion, qui fait pendant au sabbat de la sépulture. Pour Jean, Jésus fut crucifié la veille de la Pâque qui tombait, cette année-là, le jour du sabbat (19,31). Le repas de l'onction eut donc lieu le samedi soir, à la fin du sabbat, et l'ensevelissement de Jésus le vendredi soir suivant, juste avant que le sabbat et la Pâque ne commencent. Par cette indication, l'évangéliste veut donc rapprocher le récit de l'onction et celui de la sépulture. L'entrée à Jérusalem le lendemain (12,12), donc un dimanche, anticipera la gloire de la résurrection.

3

La quantité du parfum, son prix, sa bonne odeur, l'onction des pieds font ressortir la profondeur de la vénération que Marie porte à Jésus; ils mettent en relief la grandeur de ce dernier. L'honneur que Jésus reçoit anticipe la dignité de sa sépulture (19,38-42).

4

Judas est le seul parmi les disciples qui trouve à redire au geste d'amour et de foi qu'a posé Marie. Jean le fait intervenir comme pour l'opposer à Marie, pour signaler le traître face à la femme fidèle, l'avare et le voleur face a la femme désintéressée et prodigue.

7-8

Jésus, s'en prenant à Judas, justifie le geste de Marie. Son parfum n'était pas à vendre; elle voulait le garder pour le jour de la sépulture de Jésus. D'ailleurs si les disciples veulent aider les pauvres, ils n'ont pas à s'inquiéter: il y en aura toujours; mais pour l'instant, que leur attention se porte sur Jésus qui n'est là que pour peu de temps.

9

Jean oppose encore ici l'attitude de la foule à celle des chefs des prêtres (11,55-57). Il laisse entendre à demi-mot que cette foi de la foule, fondée sur les miracles et la curiosité, est imparfaite (2,23; 4,48; 6,2.26.36). Le décret des chefs des prêtres contre Lazare, qui restera lettre morte, sert à maintenir la tension dramatique dans le récit. Il fait aussi ressortir la haine du judaïsme contre l'Église naissante et le parti pris des autorités juives d'arrêter les défections par tous les moyens (cf. 15,18-16,4).

12-19

De même que l'onction de Béthanie anticipait la sépulture de Jésus, ainsi l'entrée à Jérusalem, qui a lieu le lendemain, c'est-à-dire le dimanche avant la résurrection, annonce la gloire à venir de Jésus, sa résurrection (cf. v. 16). - Voir Mt 21,1-11; Mc 11,1-11; Lc 19,28-40.

13

On portait des palmes en signe de joie à l'entrée des princes vainqueurs dans les villes. Cet hommage rendu au Christ-roi accomplit les prophéties messianiques et annonce le triomphe à venir de Jésus (v. 16).
     Hosanna! c'est-à-dire « sauve-donc! » L'acclamation de la foule est reprise du Ps 118,25s. Elle était chantée par les pèlerins à la fête des Tabernacles et à la fête de Pâque, lorsqu'ils pénétraient dans le Temple. Jean l'applique à Jésus, sauveur et roi d'Israël.

15

Jésus n'est pas un roi de ce monde qui entre dans sa ville monté sur un fringant coursier. Il est un roi humble et pacifique, qui ne régnera pas en écrasant ses ennemis, mais qui mourra sur une croix pour leur procurer le salut. Son entrée à Jérusalem sur le petit d'une ânesse accomplissait la prophétie de Zacharie 9,9.

16

Les disciples ne comprirent qu'après la résurrection de Jésus et la Pentecôte le sens de cet événement: il accomplissait la prophétie de Zacharie et annonçait la gloire de Jésus (2,22).

17-19

Ces trois versets (17-19) forment l'arrière-plan de l'entrée à Jérusalem. La réflexion de l'évangéliste (vv. 17-18) révèle les dessous de cette entrée et montre le rapport du triomphe apparent de Jésus avec la résurrection de Lazare. L'auteur laisse entendre que l'attitude de la foule fondée sur le miracle n'est pas profonde; aussi bien délaissera-t-elle bientôt Jésus.

19

La réflexion des pharisiens fait ressortir l'inutilité de tout ce que les autorités juives tenteront contre Jésus et les chrétiens; car leur remarque ne s'achève pas au présent; elle est orientée vers l'avenir: tout le monde suit Jésus, et même les païens vont se convertir, préfigurés par les Grecs qui viennent vers lui (vv. 20-23).

20-36

Les versets 20-36 ont comme thème principal la conversion des païens. On peut y distinguer quatre parties: a) la demande des Grecs: « Nous voulons voir Jésus  » (vv. 20-22); b) les conditions nécessaires pour voir Jésus (vv. 23-26); c) l'accès à Jésus ne sera rendu possible que par sa mort (vv. 27-33); d) dernier avertissement de Jésus: un appel à la foi (vv. 34-36).

20

Ces Grecs n'étaient pas des Juifs hellénistes, mais des « craignant Dieu », c'est-à-dire des païens qui, attirés par la foi monothéiste des Juifs, observaient telle ou telle de leurs pratiques: sabbat, prescriptions alimentaires, pèlerinages à Jérusalem.

21

La mention d'intermédiaires, Philippe et André, est significative: les Grecs n'ont pas vu Jésus par eux-mêmes; mais ils l'ont connu par la prédication des apôtres, ils l'ont vu par la foi lorsque l'Évangile leur fut prêché (voir 7,35 note).

23

La réponse que Jésus va faire ne semble pas concerner directement la demande faite par les Grecs. On dirait que leur démarche n'a pas eu de suite. Et pourtant c'est bien une réponse que Jésus leur donne. Il va expliquer à quelles conditions on peut le voir (vv. 23-33).

24

Jésus est lui-même le grain de blé qui fructifie par la mort. Par sa mort, dont la nécessité est ici soulignée, il portera beaucoup de fruit, une riche moisson, en ouvrant le salut aux païens qui, croyant en lui, contribueront ainsi à sa gloire (voir 11,51s.; 12,32; 17,10).

25

Jésus, continuant, montre que la nécessité de sacrifier la vie présente pour atteindre la vie éternelle et entrer dans la gloire ne s'impose pas à lui seul, mais à tous ses disciples, à tout chrétien. Telle est finalement la réponse donnée aux Grecs: Ils ne verront que le Jésus glorifié; et seul le voit dans cet état celui qui accepte de le suivre jusque dans la mort.

27

Jésus, surmontant la crainte aussitôt qu'il l'a évoquée, explique le sens de sa mort qui sera la manifestation suprême de son obéissance à l'égard du Père et de son amour pour les hommes.

28

Glorifie ton nom est l'équivalent johannique de l'acte de résignation de Jésus avant sa mort dans les synoptiques: « Que ta volonté soit faite » (Mc 14,36). Dans cette mort, Dieu glorifiera son nom, c'est-à-dire révélera sa sainteté et son amour miséricordieux, tout ce qu'il est. Et cette glorification du Père sera aussi, de façon paradoxale, celle du Fils, comme le verset suivant le laisse entendre.
     La prière de Jésus reçoit à l'instant un gage d'exaucement. Le nom du Père a déjà été glorifié dans toute l'oeuvre du Fils, qui a manifesté aux hommes son nom (17,6), qui leur a donné sa parole (17,14) et sa gloire (17,22). Le tonnerre ou la voix de l'ange annonce dans le langage biblique le jugement.

31

Parce qu'elle est la révélation suprême de l'amour de Dieu pour les hommes, la mort de Jésus est jugement (voir 3,16-17; 8,28). Ce jugement est un acte double et pourtant unique: Satan, le prince de ce monde, est expulsé, parce que « beaucoup de peuples dont le coeur appartenait au diable croiront en Jésus » (saint Augustin), tandis que Jésus, élevé en croix et en gloire, attire à lui tous ceux qu'a perdus le démon, tous ceux que le Père attire lui-même et donne à son Fils (6,37.44.64-65). Où les attire-t-il? Là où il est, sur la croix (voir 12,26 note); là où il est, dans la gloire (12,26; 14,3; 17,24). Telle est l'ultime réponse donnée aux Grecs.

33

Jésus, nous dit Jean, donnait par ces paroles (vv. 31-32) le sens propre et figuré de sa mort. L'élévation matérielle sur la croix, où le monde n'a vu que mort ignominieuse, figurait le jugement du monde et l'élévation dans la gloire.

34

La foule ne comprend pas et s'arrête à l'idée vague d'un enlèvement du Messie, qui lui paraît incompatible avec les textes bibliques qui annoncent un règne messianique sans fin (Is 9,6; Ps 110,4; Lc 1,33).

35-36a

Jésus s'abstient de répondre à la difficulté soulevée par la foule; il n'explique pas comment le Fils de l'homme qui sera élevé sur la croix sera élevé éternellement en gloire. Il refuse également de répondre à leur question: « Qui est-il, ce Fils de l'homme? » Mais il sert à la foule un avertissement solennel, le dernier: qu'ils croient pendant qu'il est encore temps, sinon ils seront surpris par les ténèbres où ils se perdront. Jusqu'à maintenant les hommes ont préféré les ténèbres, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises (3,19). Il est encore temps de choisir, mais cela presse. Qu'ils acceptent donc la lumière pendant qu'il est encore temps, s'ils ne veulent pas se laisser surprendre par les ténèbres qui les aveugleront au point qu'ils ne sauront plus où ils vont. Qu'ils reconnaissent que Jésus est la lumière du monde (8,12), afin que, croyant en lui, ils deviennent eux-mêmes fils de lumière, enfants de Dieu (1,12).

36b

Jésus s'éloigne des regards et des coeurs de ceux qui ne croient pas en lui. Il se dérobe à eux.

37-43

Jean s'est montré très préoccupé tout au long de la première partie de l'évangile par l'insuccès patent que rencontrait la prédication de Jésus auprès des Juifs. Il explique dans ce morceau (vv. 37-43), du point de vue théologique, à la lumière de l'Écriture, les raisons de l'incrédulité des Juifs.

38

Citation d'Isaïe 53,1 d'après la version grecque de la Septante. Les deux membres du verset sont parallèles: « Ce que nous avons dit » désigne la révélation de Jésus, et « la puissance du Seigneur », ses miracles. Jean voit donc annoncée dans ce verset toute l'oeuvre salvifique de Jésus à laquelle les Juifs n'ont pas cru et à laquelle il nous appelle à croire.

40

Jean voit une seconde raison de l'incrédulité des Juifs dans un autre texte d'Isaïe (6,9s.). L'aveuglement et l'endurcissement des Juifs sont si incompréhensibles, si mystérieux que, pour Jean, ils proviennent de Dieu.

41

Allusion à la vision d'Isaïe dans le Temple (6,1-4). Selon la version araméenne de ce texte, Isaïe n'a pas vu Dieu, mais sa gloire. Et Jean interprète cette gloire comme étant celle de Jésus, qui est la gloire de Dieu, c'est-à-dire sa manifestation sensible.

42

Beaucoup crurent en lui. Jean semble rétracter ce qu'il a dit aux versets 37-40. À vrai dire, il veut laisser entendre que l'aveuglement des Juifs, leur endurcissement ne sont pas le fait de Dieu, mais relèvent de leur propre responsabilité. Sur cette exclusion de la synagogue, voir 9,22 note.

44-50

Jean reproduit dans ce discours (vv. 44-50), par manière de conclusion pour la première partie de son livre, les principales thèses qui ont été développées dans les discours antérieurs. Ce discours de Jésus, qui n'est adressé à personne en particulier, déborde le cadre historique de sa vie; il constitue pour tout homme un appel à la foi et un avertissement solennel.

44

Jésus a proclamé devant les Juifs et proclame devant les hommes de tous les temps que croire en lui, c'est croire en Dieu: il est l'envoyé de Dieu représentant celui qui l'envoie.

46

Pour la dernière fois, Jésus proclame solennellement qu'il est la lumière du monde (1,9; 3,19-21; 8,12; 9,5; 12,35-36). Comme envoyé du Père, il est venu pour que tout croyant échappe au royaume de la mort - les ténèbres - auquel le Fils de Dieu les soustrait (5,24-25).

47

La mission terrestre de Jésus en est une de salut, et non de condamnation (3,17). « C'est la parole même, proposée à chacun pour son salut, qui le jugera, car elle est règle de vie » (M.-J. Lagrange).

48

De même que celui qui accueille la parole de Jésus et la garde a la vie éternelle et ne verra pas la mort éternelle (8,51; 11,26), de même celui qui rejette les paroles de Jésus sera jugé au dernier jour par cette parole qui déjà l'a condamné le jour où il l'a refusée (voir 3, 8-21 notes; 5,22 note; 8,15 note; 9,39 note).

49

La souveraine autorité de la parole de Jésus résulte de ce qu'elle est la parole même du Père: l'enseignement de Jésus est l'enseignement même de Dieu (5,30; 7,16-17 note; 8,28 note).

50

L'aspect salvifique l'emporte finalement sur l'aspect jugement. L'ordre du Père est vie éternelle pour tous les croyants. C'est cette parole que Jésus apporte au monde, comme l'appel permanent de Dieu aux hommes.