1-11

À une communauté chrétienne à qui les Juifs reprochent peut-être de ne pas respecter toutes les exigences du sabbat, Luc présente deux scènes (vv. 1-5 et 6-11) où Jésus met fin aux exigences étroites et matérielles du sabbat, et cela en qualité de « Fils de l'homme » investi par Dieu de l'autorité voulue pour le faire (voir 5,24).

2

Arracher et froisser dans ses mains des épis, c'est moissonner, selon le jugement des pharisiens. Or, il est interdit de moissonner le jour du sabbat. Si les disciples étaient en train de préparer leur repas en froissant des épis, ils faisaient encore une action interdite le jour du sabbat: selon le Livre des Jubilés (2,29; 50,3), les repas du sabbat doivent être préparés avant ce jour de fête.

3

Jésus oppose à l'interprétation des pharisiens l'attitude de David (1 S 21,1-7), dont le jugement et le comportement devraient faire autorité parmi les pharisiens! David et ses compagnons, qui avaient faim, prirent, et mangèrent un pain sacré qu'il leur était interdit de consommer. À plus forte raison peut-on manger, fût-ce en un temps où la chose est normalement interdite, des épis qu'il est permis de manger (Dt 23,26).

5

Si le titre Fils de l'homme employé dans ce verset pouvait s'appliquer à tout homme (Éz 2, 1; Ps 8,5; 80,18), Jésus enseignerait que les besoins de l'homme - la faim, par exemple - l'emportent sur les prescriptions touchant le sabbat. Le légalisme des pharisiens serait alors condamné. - Si, dans ce texte, le Fils de l'homme possède le sens très élevé que lui donna la tradition daniélique (Dn 7,14), Jésus se présente (lui qui est Seigneur de David, Le 20,41-44) comme maître du sabbat et, implicitement, de toute la Loi. L'épisode fournirait ainsi une révélation sur la personne de Jésus.

6-11

Au juridisme des pharisiens, cet épisode oppose la charité qui est plus désireuse de sauver une vie que d'observer les lois du sabbat. Cette charité exige beaucoup: « Qui sait faire le bien et ne le fait pas se charge d'un péché » (Jc 4,17; Lc 12,47).

7-8

L'affrontement se prépare. D'un côté, on épie Jésus pour pouvoir l'accuser. La norme absolue du jugement sera l'observance du sabbat. De l'autre côté, Jésus prend l'initiative de susciter le débat.

9

La pensée de Jésus pourrait se présenter ainsi: la loi fondamentale de l'agir humain demande de faire le bien; cette loi vaut pour le jour du sabbat également; donc, rien ne s'oppose à ce qu'on sauve une vie (c'est-à-dire qu'on guérisse un infirme) ce jour-là. - Ne pas intervenir pour sauver ou guérir l'infirme, quand on le peut, c'est faire le mal. Le peuple partageait ces vues; aucun scandale chez lui (4,33-39; 13,10-13; 14,1-6). D'où la colère (ou le silence, 14,6) chez les pharisiens.

11

Remplis de colère, mot à mot « devenus fous ». Nous pourrions traduire: « hors d'eux mêmes ». C'est sur cette note que prend fin le premier contact entre Jésus et les pharisiens, qui l'observent depuis la scène rapportée en 5,17-26.

12-16

Jusqu'ici,, Lue a laissé sentir que c'est du nouveau que Dieu a révélé en Jésus. À partir de maintenant, il montrera en quoi consiste cette nouveauté. D'abord, puisque les leaders du peuple se tournent contre Jésus (6, 11), il faudra de nouveaux chefs. Jésus choisit les douze Apôtres.

13

Le mot apôtre signifie « envoyé ». À l'origine, il a désigné plusieurs personnages importants de la communauté primitive. « C'est au terme d'une lente évolution que le titre d'Apôtre fut de façon privilégiée attribué au cercle restreint des Douze (Mt 10,2) et tardivement mis sur les lèvres mêmes de Jésus (Lc 6,13) » (Xavier Léon-Dufour).

14

Les listes des Douze varient selon les évangiles; mais le nom de Pierre est toujours placé en tête. Effectivement, la tradition évangélique privilégie ce disciple. Il y apparaît souvent comme le porte parole de tout le groupe des Douze Lc 8,45; 9,20.33; 12,41; 18,28.

17

Comme s'il dessinait des cercles concentriques autour de Jésus, Luc mentionne les Douze, les disciples et la foule qui vient de partout, y compris de régions païennes. Luc y voit une image de ce que sera l'Église, dont les membres d'origines diverses pourront tous être guéris au contact du Christ ressuscité.

18

Tout comme Moïse descendant de la montagne (Ex 32,1.7; 34,30), Jésus rencontre le peuple venu l'entendre. Il y avait une sagesse plus grande que celle de Salomon en Jésus (Lc 11,31; voir Mc 6,2; Lc 2,40.52). - Il accomplit visiblement le salut, pour ensuite expliquer le sens des gestes posés. « Guérissez les malades et dites aux gens: 'Le Royaume de Dieu est tout proche de vous' » (Lc 10,9). - En plus des guérisons opérées, le comportement d'un apôtre pourra donner valeur à son enseignement (2 Co 12,12).

20-26

À partir de paroles de Jésus qui reprenaient à leur manière la bonne nouvelle d'Isaïe 61 (Lc 4,18): « Heureux les pauvres! », Luc s'adresse à des chrétiens qui sont pauvres et soumis à toutes sortes d'embêtements et même de persécutions à cause de leur foi: « Heureux, vous... maintenant! ! » - Luc offre un texte simple et unifié, construit sur l'opposition nette pauvres-riches. « Le royaume de Dieu est attribué aux pauvres, parce qu'ils sont ouverts à Dieu, parce qu'ils ont placé toute leur espérance sur cette heure où il régnera, parce que leur regard est libre pour Dieu, parce qu'ils n'ont pas succombé à l'illusion que la possession et le bien-être peuvent tout assurer » (A. Stöger). Quant au riche, c'est la richesse qui le met en danger: « Il est dans un état de sécurité fallacieuse, illusoire; il ne cherche plus le fondement de sa vie là où il est vraiment: en Dieu, mais là où il ne saurait être: dans. la possession » (A. Stôger). - Alors que les béatitudes de Matthieu « tracent un programme de vie vertueuse avec promesse de récompense céleste, celles de Luc annoncent le renversement des situations, de cette vie à la vie future » (Bible de Jérusalem, 1973). Luc renverse l'échelle des valeurs qui est appréciée parmi les hommes. Il ne dispense pas, toutefois, d'alléger la souffrance de son frère.

24-25

Luc, qui aime présenter son enseignement à l'aide de contrastes et de rapprochements, s'adresse maintenant aux riches et aux satisfaits. Il n'y a pas d'équivalent français pour le terme grec qu'il a choisi; sous le mot français « malheur » que nous adoptons, il faudrait lire à la fois un avertissement et une menace.

Luc veut tirer de son illusion celui qui se dit: « Te voilà avec beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années! Repose-toi, mange, bois, fais la fête » (12,19). - Vous avez reçu votre consolation (6,24): Dieu est quitte envers vous, il ne vous doit plus rien. - Quand tous diront du bien à votre sujet, méfiez-vous! Israël ne se méfiait pas assez des faux prophètes qui l'encensaient et le rassuraient (Jr 5,31; 6,14; 14,13; 23,17; Mi 2,11). Les hommes de Dieu étaient persécutés (Jr 18,18). - Luc est l'évangéliste de la joie, mais de la joie véritable qui est liée aux valeurs du salut annoncé par Jésus (1,28.44.47; 2,10; 10,17; 15,7.10.32).

27-36

L'humanité où s'insèrent le Christ et l'Église ne répond pas à tous les désirs de Dieu. Pour améliorer la situation, le Christ suggère de vaincre le mal par le bien (Rm 12,21) et d'ignorer les barrières créées par les affinités et les sympathies naturelles (14,12 note). Il s'agit d'adopter les vues de Dieu (v. 35) pour tenter de créer une communion universelle.

29

En tenant compte de ce qu'étaient le manteau et la tunique à cette époque, on dirait aujourd'hui - « À qui veut prendre ton veston, ne refuse pas ta chemise. »

31

Jésus en vient à décrire le comportement qui permettra d'entrer dans le Royaume (6,27-49). - La loi fondamentale est celle de l'amour de Dieu et du prochain (10,27; Mc 12,28-34). Sur ce point, Jésus va d'emblée au-delà de ce qu'exigeait la loi juive; l'amour des ennemis est la perfection de l'amour chrétien. - Jésus illustre d'abord par des cas concrets la façon d'aimer son ennemi: rendre le bien pour le mal (Lc 6,27-30), prendre même l'initiative de donner à son ennemi (vv. 29b.30b). - Le v. 31 présente ensuite la « règle d'or » qui résume les façons d'aimer son ennemi et qui fonde d'une manière positive un tel amour. Indépendamment de toute loi écrite et de tout enseignement reçu des hommes, le disciple de Jésus est renvoyé à son coeur, là où le Dieu de la nouvelle Alliance inscrit sa Loi (Jr 31,31-33; 2 Co 3,3), là où Dieu lui-même l'a enseigné (1 Th 4,9). Ainsi, « c'est à la liberté que vous avez été appelés... Mais, par l'amour, mettez-vous au service les uns des autres »; la loi tout entière trouve là son accomplissement (Ga 5,13-14). La « règle d'or » naturelle se trouve ainsi fondée, transformée dans la foi.

32-34

Ces comportements inspirés par les tendances naturelles de l'homme sont insuffisants. Même un pécheur - auquel Dieu n'accorde évidemment aucune récompense - peut adopter de tels comportements naturels.

35

On revient au précepte du v. 27: « Aimez vos ennemis. » C'est alors que vous mériterez cette récompense merveilleuse qui est l'entrée dans la famille de Dieu. -Fils du Très-Haut, le disciple de Jésus ne le sera pas seulement dans l'au-delà, mais dès ici-bas, en imitant le Père céleste (Ep 5,1) qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45). La filiation divine est donc à la fois la source et la récompense de l'amour des ennemis.

36

Le commandement de l'amour des ennemis (Soyez miséricordieux) et la motivation profonde sur laquelle il repose (l'imitation de votre Père céleste) sont repris dans ce verset. La miséricorde de Dieu est plus que le pardon ou l'oubli des péchés (Ne 9,17; JI 2,13; Ez 18,23). Elle implique la compassion pour le malheureux, la tendresse, le désir de réintroduire dans sa propre intimité le malheureux.

37-38

On ne peut à la fois aimer ses ennemis et juger de leur culpabilité ou les condamner (sans être chargé de cette fonction par la société). Cette tâche revient au « Seigneur des morts et des vivants », le Christ ressuscité (Rm 14,9; 1 Co 4,5). De plus, qui condamne son prochain se situe lui même dans un monde de rigoureuse « reddition de comptes » où il n'aura rien à gagner lors du jugement dernier. - Celui qui acquitte avec bonté ses frères n'acquiert pas de droit strict au pardon de Dieu, ni ne détermine rigoureusement le degré de la générosité divine. Mais sa bonté attire celle de Dieu (Mt 18,23-35).

39

Semblables aux pharisiens (Mt 15,14), certains disciples de Jésus seront des guides aux paroles perverses (Ac 20,30), des guides aveugles qui prétendront expliquer la pensée de Jésus.

40

Jésus est le seul maître (Mt 23,8.10). Il faudra d'abord transmettre fidèlement sa pensée (celle des vv. 27-38, par exemple). Qu'on se méfie de ceux qui professeront au nom de Jésus un autre enseignement que le sien! Voir 1 Tm 1,3-4; 4,7; 6,3-4.20; 2 Tm 2,14.15.23; 4,3-4.

41-42

Jésus n'entend pas condamner ici la « correction fraternelle » (Mt 18,15-18), dont l'exercice peut être une expression - délicate, mais fructueuse - de la charité. - Mais Jésus rappelle qu'il convient d'abord de reconnaître ses propres faiblesses (peut-être grosses comme une poutre), puis de les corriger, avant de se préoccuper des défauts peut-être bien moins grands qu'on note chez les autres. Non seulement l'on pourra mieux juger alors de la faiblesse de son frère, mais l'intervention qu'on fera ensuite sera peut-être mieux appréciée et plus efficace! « Médecin, guéris-toi toi-même! » - L'hypocrisie dont parle le v. 42 est le fait de celui qui se trompe sur lui-même et qui, peut-être, veut laisser entendre aux autres qu'il est meilleur qu'il ne l'est en réalité.

43-45

Jésus met ses disciples en garde contre les faux maîtres qui les détourneraient de son enseignement. La chose paraît claire, dans le contexte où l'on parle des guides aveugles (v. 39) et de ceux qui reprennent leurs frères (vv. 41-42). - Deux comparaisons introduisent le v. 45: la qualité du fruit renseigne sur la valeur de l'arbre, et l'espèce du fruit révèle celle de l'arbre (vv. 43-44). Il en est ainsi des hommes: celui qui professe un enseignement mauvais, c'est-à-dire peu conforme à celui du maître (v. 40), il faut le rejeter comme un mauvais guide. - Jésus va toujours au coeur de l'homme, qu'il s'agisse d'exhorter les disciples à se purifier le coeur (« Enlève la poutre de ton oeil », v. 42) avant de purifier celui des autres, qu'il s'agisse de mettre en garde contre les paroles des faux maîtres (leur coeur est mauvais, v. 45b). Les pharisiens, eux, attachaient de l'importance surtout à l'extérieur (Lc 11,39; Mc 7,14-15).

46-49

Le discours se termine par un avertissement aux disciples du Christ: il faut maintenant prendre une décision et passer aux actes.

46

C'est un retour brusque à l'enseignement de Jésus, en particulier à son exposé des vv. 27-38 sur l'amour des ennemis. - Ceux qui appellent Jésus « Seigneur, Seigneur » sont probablement les disciples qui, après Pâques, furent baptisés au nom du Seigneur (1 Co 6,11; 12,3; Rm 10,9) ou qui invoquent le nom du Seigneur (Ac 2,21; 9,14.21; Rm 10,13).

47

Pour ceux qui viennent entendre les paroles de Jésus (v. 18), c'est-à-dire qui choisissent d'être disciples de Jésus (Lc 14,26), il s'offre deux possibilités: ils se présenteront au jugement soit après avoir mis en pratique les paroles de Jésus, soit après les avoir laissées sans influence sur la conduite de leur vie. Dans le premier cas, le salut est assuré (Mt 25,31-46).

49

Celui qui ne met pas en pratique les paroles du Christ est imprévoyant: il fait comme si le jugement qui vient n'allait pas porter sur les actes.- Sur la fidélité aux paroles de Jésus repose le salut de l'homme. Jésus l'enseigne nettement dans ce passage. Il le fait avec autorité (4,32). - L'ensemble de Luc 6,20-49 put fort bien avoir été une instruction offerte aux nouveaux baptisés. Chez Paul, on trouve des exposés semblables (1 Co 4; Ep 4,25-5,4).