1-53

Luc regroupe dans les vv. 1-53 un ensemble de réflexions de Jésus, qui décrivent les devoirs propres aux disciples. On peut y distinguer les consignes suivantes: a. confesser sans crainte la foi (vv. 1-12); b. se détacher des biens de ce monde (vv. 13-21); c. laisser ses soucis pour se consacrer au Royaume (vv. 22-32); d. gagner le Royaume par l'aumône (vv. 33-34); e. attendre dans la vigilance la venue du Seigneur (vv. 35-48); f. comprendre la mission de Jésus (vv. 49-53).

1-3

Ce premier groupe de versets relie au développement précédent (11,37-54) un nouvel exposé. À l'hypocrisie des pharisiens qui dissimulent leur véritable état spirituel (11,39), est opposé un dévoilement général qui permettra à tout le monde de connaître le coeur des pharisiens et, d'autre part, le message des disciples de Jésus.

3

Les toits des maisons palestiniennes sont en réalité des terrasses sur lesquelles on peut s'asseoir pour causer. Ce qu'on y dit est susceptible d'être entendu par les passants. La comparaison qu'emploie le texte signifie que l'enseignement reçu par les disciples deviendra l'objet de la prédication adressée à tout le monde.

4-7

Que la crainte de Dieu libère de la crainte des hommes! - Les disciples de Jésus sont ses amis; aussi leur fait-il des confidences (Jn 15,14-16). - Les hommes ne peuvent donner que la mort corporelle (v. 4). Il n'en est pas ainsi de Dieu. Il faut le craindre, parce qu'il peut, comme juge universel, perdre un homme à jamais (v. 5; sur la géhenne, voir Mt 5,22 note). Mais il faut aussi mettre sa confiance en Dieu, parce qu'il n'oublie aucun des siens et même aucun être de la création (v. 6); il est présent à tous les événements, fût-ce la chute d'un cheveu (v. 7). De telles réflexions pourraient fonder la crainte de Dieu; mais elles devraient nourrir la confiance chez les disciples et amis de Jésus (v. 4a). D'autant plus que Dieu a inscrit leurs noms dans les cieux (10,20).

8-12

Il faudra confesser sa foi devant les hommes. Lors du jugement dernier, Jésus aura pour chaque homme l'attitude que celui-ci aura adoptée auparavant au sujet de l'Évangile, que ce soit dans le secret (v. 3), devant les tribunaux (vv. 11-12) ou, d'une façon générale, devant les hommes (v. 8). Jésus se fera l'intercesseur (Rm 8,34; He 7,25) de ceux qui se seront déclarés pour lui devant les hommes. Voir Lc 6,37-38.

10

Jésus distingue deux fautes: une parole prononcée contre le Fils de l'homme, puis un blasphème contre le Saint-Esprit. Il demeure difficile de donner à propos de ce verset une explication précise qui s'impose. - Le sens pourrait être celui-ci: à ceux qui ont rejeté Jésus durant son ministère terrestre, il sera pardonné; la conversion leur sera offerte à la Pentecôte. Mais celui qui rejettera l'Esprit alors offert rejettera le repentir, le pardon, le renouvellement intérieur (Ac 2,37-41; 3,26). Le pardon devient alors impossible: il est refusé par le pécheur lui-même. - Le v. 10 pourrait s'interpréter à partir de deux perceptions qu'ont eues de Jésus ses contemporains. Certains ont vu l'homme Jésus, sans découvrir au-delà des apparences sa véritable identité ou la puissance divine qui agissait en lui. En prononçant une parole contre Jésus (le titre Fils de l'homme ne revêtant pas alors dans le v. 10 la signification élevée que lui donnait Dn 7,13-14), ces gens-là ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Le pardon leur sera accordé (Lc 23,34; Ac 3,17). Par contre, certains ont pu découvrir en Jésus l'homme par qui l'Esprit Saint opérait des merveilles. Quand ces gens prononcent des paroles contre l'Esprit qu'ils savent à l'oeuvre en Jésus, ils blasphèment contre le Saint-Esprit. Leur attitude pourrait être vue comme une apostasie (He 6,4-6; 10,29). Ils s'éloignent eux-mêmes de la source de tout pardon.

11-12

Jésus prévient ses disciples qu'ils auront l'occasion de se déclarer pour lui devant les autorités juives et païennes. La persécution viendra. Qu'ils n'aient aucun souci au sujet de leur propre défense: l'Esprit leur suggérera les arguments et les paroles nécessaires (v. 11b). Voir Mc 13,11; Lc 21,12-15. La promesse se réalisa dans la primitive Église (Ac 4,8; 5,32; 7,55).

13

Un Juif vient consulter en Jésus un docteur de la Loi qui, grâce à son influence morale, fera peut-être respecter la Loi touchant la répartition des héritages (Nb 27,8-10; Dt 21,17).

14-15

Jésus refuse froidement de se mêler de questions touchant la gestion de biens temporels; sa mission est d'un autre ordre (Lc 5,32; 19,10; Jn 10,10). Sa réponse s'inspire d'Exode 2,14. - Mais l'homme venu le consulter apprendra que l'abondance des biens matériels ne garantit ni la longueur de la vie (12,20) ni le bonheur.

16-21

Après le refus de Jésus (v. 14) et sa réflexion maîtresse touchant la fragilité des biens matériels, vient une parabole, c'est-à-dire un récit qui illustrera la réflexion antérieure.

20

Insensé est ce riche, parce qu'il oublie tout et ne comprend plus rien, dans son égoïsme jouisseur. Il ne parle qu'à la première personne du singulier (vv. 17-19). S'il dialogue, c'est avec lui-même (v. 19). Il ne songe pas au prochain qu'il pourrait aider (« Le peuple maudit l'accapareur de blé », Pr 11,26). Il ne songe pas à remercier Dieu ou à lui consacrer une partie de ses biens: il a oublié Dieu (Ps 14, 1). - Ce riche insensé ne comprend pas sa véritable situation. Il se croit propriétaire de sa vie pour de nombreuses années (v. 19), alors qu'elle lui a été prêtée: le prêt expirera cette nuit même. Le riche n'avait pas compris la précarité de ses appuis.

22

Il ne faut pas voir ici une invitation à l'insouciance ou au rejet des responsabilités. C'est une échelle de valeurs qui est proposée: le besoin urgent n'y figure pas nécessairement comme le plus important; elle demande que les soucis quotidiens ne fassent pas oublier l'affaire essentielle que doit être la venue du Royaume de Dieu.

Le riche peut se laisser prendre au piège de la sécurité que les biens matériels semblent lui assurer; il peut être amené à se soucier tellement de la conservation et de la croissance de ces biens qu'il en oublie le Royaume de Dieu (vv. 16-21). - Un piège non moins dangereux menace le pauvre. Ni le pain ni le vêtement ne lui semblent assurés, tellement il en possède peu. Le souci de se donner des garanties pour le lendemain, en augmentant ses maigres ressources, peut occuper le champ de son esprit au point qu'il n'est plus assez libre pour penser au Royaume de Dieu. Les soucis dont Luc parle ici peuvent être le lot de tout le monde, mais du pauvre en particulier, s'il n'y prend garde.

23

Il faut se préoccuper de sa vie et de son corps, plutôt que de la nourriture et du vêtement, s'il faut se préoccuper de quelque chose. Or, la suite du texte montrera que Dieu pourvoit à la vie de ses créatures d'une manière admirable, et que, d'autre part, l'homme ne peut même prolonger un tout petit peu sa vie selon ses désirs (v. 25). Donc, mieux vaut faire confiance à Dieu (votre Père, v. 30) et garder assez de liberté intérieure pour travailler aux intérêts du Royaume (v. 31).

24

Un premier regard sur la vie de la nature. On y voit les corbeaux, ces animaux impurs (Lv 11,15; Dt 14,14) qui semblent les plus abandonnés des animaux de la terre: leurs parents eux mêmes les négligent (Ps 147,9; Jb 38,41). Et pourtant, Dieu les nourrit. Combien plus le fera-t-il pour chacun de vous!

25-26

D'ailleurs, s'il est une chose que les hommes aimeraient se procurer, c'est bien le prolongement de leur vie. Or, ils n'y peuvent absolument rien! À quoi bon se préoccuper de tout le reste fiévreusement? D'autant plus que tout cela devient inutile, une fois que le terme de sa vie est arrivé (v. 20).

27-28

Un second regard sur la nature. Si Dieu revêt le lis d'un si beau vêtement, supérieur à ceux du riche Salomon (2 Ch 9,13-28); si Dieu habille si bien l'herbe qui est destinée à passer demain au four, combien plus vous vêtira-t-il!

29-30

La foi (v. 28b) a révélé aux disciples leur Père qui pourvoit aux besoins de ses enfants. Que les païens, qui « sont sans espérance et sans Dieu dans le monde » se tourmentent, la chose se comprend (Ep 2,12).

31

Jésus veut libérer de certains soucis ses disciples pour qu'ils cherchent le Royaume, non pour qu'ils sombrent dans la paresse (Pr 6,6-11) ou l'insouciance. Les disciples de Jésus sont des êtres libérés; mais Paul leur dira: « Par l'amour, mettez-vous au service les uns des autres » (Ga 5,13).

32

La bienveillance et l'affection du Père, qui accueille si généreusement dans son Royaume, devraient fonder la paix intérieure du croyant.

33-34

Jésus est attentif à l'orientation intérieure de l'homme: il pense à l'oeil sain qui maintient tout le corps dans la lumière (11,34), ou encore à l'hypocrisie des pharisiens (12,1) dont l'intérieur est plein de rapacité (11, 39). - Pour assurer l'attachement du coeur au Seigneur, Luc parlera souvent de détachement effectif de tous les biens matériels (5,11.28; 9,58). La richesse est trop souvent le lieu où se trouve son coeur. - L'aumône était une pratique courante de la piété juive; prière, jeûne et aumône étaient des manifestations importantes de la vie religieuse (Mt 6,2-6.16-18). L'aumône donnait droit à la rétribution divine (Ez 18,7; Pr 28,27) et au pardon des péchés (Dn 4,24; Si 3,30). Elle constituait un trésor spirituel pour qui la pratiquait (Si 29,12). - Luc insiste sur l'ampleur du trésor inépuisable que procure la pratique de l'aumône, ainsi que sur la sécurité qui entoure dans les cieux un tel trésor.

37

Se mettre la ceinture autour des reins, c'est-à-dire se mettre en tenue de service (17,8; Jn 13,4): on se ceignait d'un linge; on remontait les longues parties inférieures de son manteau pour les retenir sous la ceinture, afin d'être a l'aise au travail. - On ne trouve pas un tel maître dans la société; il s'agit évidemment du Christ (22,27).

38

Avec le v. 45, ce verset évoque le problème posé à la communauté par le retard de la parousie, c'est-à-dire de la manifestation glorieuse du Christ, juge et sauveur (1 Th 1,10).

39

L'image du voleur parle plus du caractère soudain et imprévisible de la visite divine, que de son aspect redoutable.

40

Ici prend fin un avertissement qui s'adressait à tous les disciples de Jésus: veillez, soyez prêts à recevoir le Fils de l'homme, votre juge et sauveur qui viendra à votre mort ou à la fin des temps (les deux perspectives sont peut-être en vue). Le disciple idéal sera donc le contre-pied du riche insensé qui, au lieu de veiller, s'adonne aux réjouissances de la vie (12,19-20); l'ange de la mort le surprendra. - L'appel à la vigilance se fonde sur le fait que l'heure du retour du maître est imprévisible (vv. 38.39.40b). Tel un voleur, le Fils de l'homme n'annoncera pas le moment de sa venue (1 Th 5,2; 2 P 3,10; Ap 3,3). - Le titre grec kyrios que nous traduisons ici par le mot maître désigne aussi dans le Nouveau Testament le Seigneur Jésus dont on attend le retour à la fin des temps (v. 40).

41-48

Avec la question de Pierre commence une autre « parabole » qui s'adresse soit aux chefs religieux du temps de Jésus, soit aux responsables de l'Église que Jésus fondera.

45

Ce serviteur. Entre le maître et les domestiques (vv. 42.45), il y a l'intendant, auquel le maître a donné autorité sur les domestiques. Cet intendant a reçu une responsabilité et une promesse de bonheur spéciale (vv. 42-44). Il demeure un serviteur chargé de servir les domestiques (v. 42b), dont il peut par ailleurs abuser (v. 45b). Ce serviteur intendant rendra compte de son administration, pour le meilleur (v. 44) ou pour le pire: il sera, dans ce dernier cas, condamné avec une grande ligueur, parce qu'il avait une connaissance particulière de la volonté de son maître. Selon les connaissances et les responsabilités de chacun sera mesurée la peine infligée (vv. 47-48). C'était là une sévère condamnation des chefs d'Israël qui empêcheront le peuple d'accueillir le maître ou Seigneur Jésus. Ce pouvait être aussi, pour répondre à la question de Pierre (v. 41), une promesse de bonheur (v. 44) et une mise en garde (vv. 45-48) adressées aux prochains responsables de l'Église.

49

Cette image du feu est difficile à interpréter. Généralement, elle désigne dans la Bible le jugement final ou la purification. Elle pourrait évoquer ici le don de l'Esprit accordé à la communauté des croyants.

Jésus avait pour mission de baptiser dans l'Esprit et le feu (3,16). De fait, les apôtres seront baptisés dans l'Esprit Saint (Ac 1,2.4; 2,3-4). Mais, avant de recevoir cet Esprit et de le répandre (Ac 2,33), Jésus passera par la Passion (Jn 7,39; Ac 2,23-24).

50

Ce verset fait penser aux nombreuses mentions de l'obéissance de Jésus (« il faut », 2,49; 13,33). Il ne faudrait pas prendre le mot « pèse » au pied de la lettre; il ne désigne pas un fardeau excessif, mais plutôt une hâte et un désir profonds.

Dans le plan de Dieu (« il faut », 2,49; 13,33), Jésus devait d'abord être plongé dans les eaux de la douleur (Ps 124,4-5), dans un baptême qui serait sa Passion (Mc 10,38-39; Lc 22,42, la coupe de la souffrance). Jésus obéira (Ph 2,8); mais il a hâte que soit consommée la Passion.

52-53

Jésus désirait apporter la paix (1,79; 7,50). Mais sa venue divisera les hommes, qui seront pour ou contre lui, qui nourriront de l'amour ou de la haine envers lui et les siens (Lc 12,4; Jn 15,20). Lire Mi 7,1-6. - Obligeant les auditeurs de sa parole à prendre position (Lc 2,34; Jn 3,18-21), Jésus fera apparaître des divisions profondes jusqu'au sein d'une même famille. Selon Malachie (3,23-24), Dieu enverra le prophète Élie pour qu'il tente de résoudre ces conflits familiaux (voir Mi 7,1-6) avant que ne vienne le Jour redoutable du jugement dernier.

54-56

La décision qui amène un homme à travailler pour Dieu et son règne ne devrait pas être retardée sous prétexte qu'il n'est pas clair que l'appel vient de Dieu (7,33 note; 11,23 note).

56

Le temps présent exige la conversion, parce que le jugement (v. 58b) vient. C'est précisément ce que ne comprennent pas des gens pourtant habiles à discerner les signes des temps (vv. 54-55). Jésus juge que ses auditeurs pourraient reconnaître le vrai visage du temps présent: sa prédication et ses gestes leur permettent d'évaluer la situation présente. Ils sont aussi inexcusables que ceux qui n'ont rendu ni louange ni action de grâces au Dieu qu'ils avaient découvert dans la création (Rm 1,19-20). Ils font penser à ces savants qui « pouvaient conjecturer le cours éternel des choses », mais ne parvenaient pas à découvrir le Maître de celles-ci (Sg 13,9). L'accusation d'hypocrisie reposera sur un certain refus de voir clair. De telles personnes proclament qu'elles cherchent et trouvent la vérité, alors qu'en fait elles ne s'en soucient guère.

57-59

La conversion consiste à se réconcilier avec les hommes et avec Dieu. Elle permet d'éviter ces procès où les positions se durcissent, où les comptes sont à payer avec la dernière rigueur. C'est un appel à l'amour, en définitive (10,25-28).