1-32

Le chapitre 15 réunit trois paraboles qui ont pour objet la découverte de celui qui était perdu (dans le péché). On y justifie l'attitude de Jésus qui fraie avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs (Lc 5,30; Mc 2,15-17). Pour qu'un pharisien modifie son attitude distante à l'endroit de ces gens-là, il faut que ces pécheurs aient donné les signes d'une conversion profonde, inspirant des gestes de pénitence sans équivoque. Mais Jésus passe outre aux exigences des pharisiens: il fréquente les pécheurs; il semble trouver de l'agrément à les côtoyer; il prend même avec eux des repas. Jésus, il est vrai, mangeait aussi avec des pharisiens (7,36-50; 14,1.7-11; 15,2); mais il allait trop loin avec les pécheurs, disait-on. - Le grand tort de Jésus était de réaliser déjà la parabole du banquet (14,15-24): les premiers invités, qui avaient pourtant décliné l'invitation, protestent contre la présence de leurs remplaçants au repas (14,24; 15,1).

3-7

Cette parabole et les deux suivantes proposent un unique enseignement: l'attitude de Jésus ne devrait pas scandaliser, mais plutôt provoquer la joie, une joie si grande qu'on la partage (vv. 6.9.23). Cette joie a la noblesse de l'amour qui avait été blessé par une séparation. Un être aimé a retrouvé le bonheur en revenant au foyer (de Dieu).

4

En Palestine, les troupeaux ne broutent ni dans les montagnes ni dans les champs cultivés, mais dans des régions non défrichées qui sont en bordure des régions désertiques.

7

Dans le ciel signifie « pour Dieu ». On devrait comprendre: « Dieu se réjouit davantage... » La fin du verset est ironique, car Luc n'a pas cessé d'insister sur le fait que tout le monde doit faire acte de conversion.

8-10

D'un berger qui possède un assez grand bien, on passe à une pauvre femme. Le thème en vue demeure le même: la conversion d'un pécheur, même d'un seul, remplit Dieu de joie.

9

Les manifestations de joie semblent disproportionnées. Le coeur donne aux êtres une valeur qui, parfois, n'a aucune commune mesure avec la valeur dite objective que certains leur reconnaîtraient. Ainsi, l'amour que Dieu porte à chacun des hommes est si grand qu'il semble disproportionné. Dieu voit en chaque homme, fut-il pécheur, l'être qu'il a fait à son image et ressemblance (Gn 1,26), qu'il destine à devenir son fils adoptif (Ga 4,4), en qui il veut restaurer son image déformée par le péché (Col 3,10).

10

L'expression dans le ciel renvoyait tantôt le lecteur à la joie de Dieu (Lc 15,7). C'est maintenant à la réaction des anges que Luc renvoie. Au lieu des amies et voisines de la pauvre femme de la parabole, c'est la cour céleste que Dieu appelle à se réjouir avec lui.

11-32

Cette parabole reprend le thème majeur des deux précédentes: la joie que Dieu éprouve à voir revenir vers lui un pécheur. Mais il y a beaucoup plus. La bonté du père, prête à oublier tous les écarts du fils enfin retrouvé, bonté incomprise du fils aîné qui représente les scribes et les pharisiens (15,2) scandalisés du comportement de Jésus, est mise en pleine lumière. - De nouveau le cadre du repas se présente, comme dans le chapitre 14.- Cette parabole ne vise pas seulement à justifier le comportement de Jésus. Elle condamne l'attitude des pharisiens, qui ont méconnu le dessein de Dieu (7,30).

16

Les caroubes sont le fruit d'un arbre qui pousse dans les pays que baigne la Méditerranée. On les sert aux animaux domestiques.

Le fils touche le fond du malheur. Son péché est grand; il le paie durement. Son premier tort est d'avoir dissipé son bien, d'avoir mal utilisé les ressources qui devaient lui assurer un certain bien-être. C'est la faute commise par tout homme qui administre mal les biens dont Dieu lui a confié la gérance (Lc 7,41-42; Mt 18,23-24; Lc 16,1-12). - La débauche du fils et son métier de porcher l'avaient rabaissé.

18

Le ciel désigne Dieu (15,7 note), comme dans une expression telle que celle-ci: « grâce au ciel!

19-21

Le fils rejette son passé de pécheur; il se tourne vers son père dont il se sent indigne. Le mouvement de la conversion est amorcé (1 Th 1,9).- Plus que la conversion du fils, c'est la bonté du père qui impressionne. Le fils est encore au loin; il n'a pas prononcé une parole de repentir; il n'a encore rien « donné » à son père, et celui-ci lui fait don du plus grand bien, l'amour. Le Père est pris de pitié, c'est-à-dire - selon l'étymologie du verbe grec employé - remué dans ses entrailles (Mt 9,36; 20,34; Lc 7,13; 10,33). Le fils n'a pas le temps de réciter au long la « confession » qu'il a dû mémoriser (15,18-19).

22

Les sandales sont la marque d'un homme libre, c'est-à-dire de celui qui n'est pas un serviteur. Le père ne le reçoit pas comme un serviteur (v. 19), mais vraiment comme son fils.

23

Le père, qui ne paraît pas avoir autrefois multiplié les générosités (15,29b), paie un banquet à sa maisonnée (v. 25).- Ce cadre de festin invite à voir dans l'attitude du père celle qu'aura Dieu lors du repas servi dans le Royaume (13,22-30; 14,15-24).

24

Le bonheur du fils explique la joie du père. Le fils vient d'expérimenter le salut: il est passé de la mort à la résurrection, comme le fera tout chrétien lors de son baptême (Rm 6,3-11).

25-30

Le fils aîné ne comprend pas l'attitude de son père. Les pharisiens ne saisissaient pas davantage pourquoi Jésus frayait et mangeait avec les pécheurs (15,2). Comme un excellent pharisien, le fils aîné avait obéi depuis toujours (v. 29; Lc 18,9-12.21; Ph 3,6; Ga 1, 13-14). Selon le principe qui proportionne la récompense aux mérites de chacun, le fils aîné a droit à des égards plus grands que ceux qui sont accordés au jeune débauché d'hier. L'attitude du père ne répond pas aux « normes morales » qui régissent les jugements du fils aîné (Lc 7,39; Jn 9,16.24b).

28

Pour l'en prier. En grec, le verbe est à l'imparfait: « Il l'en priait », ce qui suppose une tentative prolongée. Cet appel à surmonter l'indignation pour accéder à la joie se prolonge dans la prédication de l'Évangile; Luc invite discrètement à se joindre à la fête les chrétiens qui refusent de prendre part au repas eucharistique avec des « pécheurs ».

29

Sans désobéir à un seul ordre: telle était la fierté des pharisiens (18,9.21).

31-32

Jésus ne met pas en doute les mérites que le fils aîné se reconnaît. Pas plus qu'il ne contestait tantôt qu'il puisse exister des justes « qui n'ont pas besoin de conversion » (justes dans lesquels pharisiens et scribes devaient se reconnaître, 15,7.2). - Jésus rappelle plutôt au fils aîné ses privilèges de fils: il est toujours avec son père et partage ses biens (Jn 3,35; 8,29; 16,32b). Le père n'enlève aucun droit au fils aîné, pas plus que le vigneron ne réduisait le salaire des ouvriers de la première heure en étant si généreux pour ceux de la onzième heure. « Ton oeil est-il mauvais parce que je suis bon? » avait rétorqué le vigneron aux contestataires de la première heure (Mt 20,15). - Le père invite le fils aîné à oublier ses propres droits (bien assurés) pour se réjouir du bonheur d'un autre, son frère (Lc 15,32).- Le père et le fils aîné ne sont pas sur la même longueur d'onde, dirait-on. L'un se réjouit du bonheur de celui qui est revenu à la vie (vv. 24.32); l'autre ne songe qu'à ses propres affaires. L'un vit d'amour, et l'autre de justice. L'un donne à la mesure de son amour, l'autre exige à la mesure des droits acquis.