1

La fête des Pains sans levain était une « fête agraire qui durait sept jours. Comme le premier jour coïncidait avec la Pâque au moins dès le 7e s. av. J.C., on identifiait souvent la fête des Azymes (ou des Pains sans levain) avec celle de Pâques » (X. Léon-Dufour). - La Passion et la mort de Jésus, que Luc entreprend de raconter, donneront un sens et un contenu nouveau à la Pâque juive qui se trouvera accomplie. La Pâque juive rappelait la libération d'Égypte, où Dieu avait sauvé Israël (Ex 12,23.27). Les maisons marquées du sang d'un agneau avaient été épargnées par la colère de Dieu qui s'abattait sur l'Égypte (Ex 12,5.13). Jésus apporte le salut véritable; il est l'agneau qui vaudra le salut à tous les hommes qui le désireront (1 Co 5,7).

3

Après la mention des grands prêtres et des scribes qui déjà voulaient mettre la main sur Jésus (Lc 11,53-54; 20,19) et qui le poursuivront durant toute sa Passion, vient leur collaborateur de choix, Judas. L'appartenance de celui-ci au groupe des Douze sera sans cesse rappelée (Mc 14,10.20.43; Lc 6,16; 22,47). - Satan entra en Judas. Seul Luc termine ainsi le récit des tentations: « Le diable s'éloigna de Jésus jusqu'au moment favorable » (4,13). Seul Luc ouvre le récit de la Passion (22,1-23,56) en mettant en scène Satan. Luc présente ainsi la Passion comme un combat que se livrent Jésus et la puissance maléfique incarnée en Satan, qui poursuit ses fins en utilisant des hommes. Ceux-ci n'en sont pas moins responsables de leurs actes. Il est inévitable que le scandale arrive, dira Jésus; mais malheur à celui par qui le scandale se produit, car sa responsabilité demeure (Mt 18,7; Mc 14,21; Lc 17,1-2).

7

Chez Luc, le dernier repas de Jésus est explicitement un repas pascal, c'est-à-dire un rite de la religion juive. Selon l'évangéliste, c'est Jésus qui le veut ainsi, pour montrer qu'il accomplit tout ce qui est écrit (vv. 22.37).

8-13

Chez Luc, c'est Jésus qui prend l'initiative d'organiser la célébration du repas pascal (voir Mt 26,17; Mc 14,12). Les directives qu'il donne rappellent la préparation du cortège messianique qui entrera à Jérusalem (Lc 19,29-34). - Les vues prophétiques que les évangiles prêtent à Jésus ont une signification importante; elles couvrent l'ensemble du drame de la Passion. Celle-ci est le fait des hommes qui s'acharneront contre Jésus. Mais le croyant y voit aussi un plan conçu par Dieu. Jésus connaît ce plan et l'accepte en toute liberté. Jésus dit en Lc 18,31: « Voici que nous montons à Jérusalem et que s'accomplira tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l'homme. . » Il fallait que Jésus souffrît la Passion (Lc 9,22); il le savait. À Gethsémani, Jésus parvient à surmonter toutes les résistances qui s'élèvent en lui à l'approche de la Passion; il accepte librement la volonté du Père (22,42). C'est pourquoi la Passion sera d'abord un mystère d'obéissance (Ph 2,8; He 5,8) et d'amour (Jn 13,1; Ga 2,20; Ep 5,1-2).

14-20

L'heure en question n'est pas seulement celle où, dans le repas rituel de la Pâque juive, les convives se mettaient à table. C'est le moment pour lequel Jésus est venu en ce monde, celui de la Passion qui le conduira à la mort, puis à la résurrection (22,53; Jn 12,23; 13,1; 17,1). - Jésus transformera le repas pascal traditionnel, qui apparaîtra dès lors comme la figure qu'il accomplira bientôt dans sa propre personne. Jésus révèle ainsi le sens de la Passion où il donnera son corps et versera son sang. Il apportera ainsi le salut; il fera communier les hommes à sa vie nouvelle.

16

Accomplie: on se représentait volontiers le Royaume de Dieu sous l'image d'un repas (13,28; 14,15; 16,22; 22,30).

19

Voir Mc 14,22 note. Le texte de Luc a des traits particuliers qui le rapprochent de 1 Co 11,23-25, et qui reflètent directement la façon dont une communauté chrétienne célébrait l'Eucharistie.

Ceci est mon corps. Une Pâque nouvelle est instituée; l'agneau pascal est remplacé par le corps de Jésus, qui sera bientôt livré à la mort pour nous tous (Rm 4,24-25; Ga 2,20b; Ep 5,2). Cette mort se trouve présentée comme un sacrifice expiatoire. Jésus accomplissait en elle la mission du Serviteur de Dieu: « La sanction, gage de paix pour nous, était sur lui et dans ses plaies se trouvait notre guérison » (Is 53,5). - L'Eucharistie faite en mémoire de Jésus rendra présente et efficace son action salvatrice.

20

Selon Jérémie 31,31, même si le peuple juif brisait son alliance avec Dieu, celui-ci ne laisserait pas compromettre son dessein de salut; il établirait une alliance nouvelle. Luc a montré que les chefs du peuple ont rejeté le Christ (19,47-48). Voici que Jésus annonce une alliance nouvelle que Dieu établit avec un nouveau peuple dont les apôtres seront les nouveaux chefs (v. 30; voir 6,12).

Comme autrefois Moïse (Ex 24,5-8), Jésus unit dans un même sang - dans une même vie (Lv 17,11) - Dieu et ses disciples. Le sang de Jésus purifie en profondeur (He 10,4.19). L'Eucharistie assurera au chrétien une « communion au sang du Christ » ( 1 Co 10,16).

22

Voir Mc 14,21 note. Les mots « s'en va » font penser au départ de Jésus dont il était question à la Transfiguration (9,31).

Au-delà de la méchanceté de Judas qui livrera Jésus, il y a un plan de Dieu qui régit le destin de Jésus. Il faut que s'accomplissent les vues de Dieu (22,37), parce que la mission du sauveur du monde (Jn 4,42; 1 Jn 4,14) en dépend. Mais Dieu ne forcera pas cependant les libertés humaines; il « ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l'entraîne et le séduit » (Jc 1,13-14).

24-27

Voir Mt 20,24-28; Mc 10,41-45. - Ces versets iraient mieux dans le contexte d'une dispute semblable à celle qui opposa Jacques et Jean (Mt 20,20-28; Mc 10,35-45). Au début de la Passion, où Jésus apparaîtra plus que jamais comme celui qui sert les hommes, le texte prend toutefois une valeur exceptionnelle.

25

Dans le domaine politique, il arrive qu'on pousse la recherche de soi jusqu'à exiger d'être appelé bienfaiteur par les sujets qu'on domine ou exploite. Les rois de Syrie le faisaient au temps de Jésus.

26-27

Dans une société où l'amour est le premier principe qui guide le comportement des gens (1 Co 13), chacun « se met au service des autres » (Ga 5,13). Le service est la vraie grandeur dans une telle société d'amour. En servant, le disciple de Jésus l'imite ou le suit (Lc 9,23; 1 Co 11,1; 1 Th 1,6; Ph 2,5).

28-30

Pour le moment, la grandeur des Douze (22,27) consiste à servir, car leur maître est actuellement celui qui sert. Mais il n'en sera pas toujours ainsi. Jésus disposera du Royaume quand il y sera entré par sa mort-résurrection (Ph 2,8-11). Il introduira alors dans son intimité ceux qui seront demeurés unis à lui dans l'épreuve. Ceux qu'il avait autrefois choisis pour qu'ils soient avec lui (Mc 3,14), il les fera manger à sa table (Lc 22,30). Il partagera avec eux son pouvoir Pour diriger et juger le nouvel Israël (Ap 7,4-8; 21,12; 1 Co 6,2-3). « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons » (2 Th 2,11-13; Rm 6,8-11). La destinée du disciple fidèle est liée à celle du maître.

31-34

La deuxième partie du discours d'adieu porte sur les épreuves et les difficultés qui attendent les chrétiens (vv. 31-38).

Satan, qui est entré en scène dès la trahison de Judas (22,3), continue de combattre Jésus et les siens. Jésus évoque une scène semblable à celles que l'on connaît par le livre de Job (Jb 1,6-12; 2,1-7), quand il parle de Satan qui réclame les apôtres: Satan demande à Dieu la permission de mettre durement à l'épreuve les compagnons de Jésus (à propos des épreuves de Jésus, voir He 2,18; 4,15).

32

Pierre devient seul l'objet des paroles de Jésus. C'est pour Pierre que Jésus s'engage à prier, parce que cet apôtre aura un rôle particulier à jouer dans l'Église. Pierre reçoit la mission d'affermir la foi de ses frères. Il importe donc que sa foi ne disparaisse pas. Jésus laisse entendre qu'elle flanchera un moment: Pierre n'en sera que plus compréhensif par la suite (voir He 4,15); son service aura plus de chance de s'exercer dans l'humilité et l'amour de ses frères (Lc 22,27; Jn 21, 15-17).

33

Pierre est sûr de lui-même. L'épreuve de la nuit qui vient lui inspirera plus de méfiance à l'endroit de lui-même. Paul dira: « Que celui qui pense être debout prenne garde de tomber » (1 Co 10,12).

34

Aujourd'hui. Comme les Juifs faisaient commencer un nouveau jour avec le coucher du soleil, c'est aujourd'hui - au cours de la nuit prochaine - que Pierre reniera Jésus.

35-38

Jésus va quitter les siens. Ce départ sera marqué par un déchaînement des forces opposées au Royaume de Dieu. Même si Jésus a triomphé de tous ses ennemis lors de sa résurrection (Ep 1,19-22), ces opposants vaincus ont un temps de répit qui s'étendra jusqu'au retour du Fils de l'homme (Le 21,27). Il faudra se défendre avec vigueur. Les Actes des Apôtres décriront une étape du combat.

38

Cette parole peut être diversement interprétée. Le sens le plus plausible est que Jésus coupe court à une discussion qui tourne mal parce qu'on ne le comprend pas. Ce n'est qu'après la résurrection qu'on pourra saisir le sens des faits (voir 9,21).

40

La scène de la prière de Jésus est encadrée par une invitation adressée aux disciples: « Priez pour ne pas entrer en tentation » (ici et v. 46). Une telle parole de Jésus pouvait inspirer l'insistance de Luc sur la constance qui doit caractériser la prière du disciple du Christ (11,5-8; 18,1-8).

41

Jésus ne s'écroule pas, comme il le fait chez Marc (14,35). Durant toute la Passion, Jésus aura chez Luc des attitudes empreintes de dignité. Luc veut laisser sentir la liberté avec laquelle Jésus traverse ces moments tragiques. On pense à la prière eucharistique romaine: « Au moment d'être livré et d'entrer librement dans sa Passion ... »

42

Il faut savoir accomplir la volonté de Dieu en la préférant à tout (14,15-20), même à sa propre vie (14,26). Dans un moment très pénible, Jésus reprend une demande du Notre Père: « Que ta volonté soit faite! » (Mt 6,10).

43

Cette mention rappelle le psaume 91,11-12, cité par Lc 4,10-11, ainsi que le récit de l'envoi de l'ange au prophète Élie découragé (1 R 19,7). Le passage de Luc met en relief la détresse de Jésus, mais aussi la fidélité de Dieu.

44

Ce verset montre tellement que l'obéissance de Jésus a été déchirante, que certains manuscrits anciens l'ont supprimé (de même que le verset précédent), jugeant que cela n'était pas compatible avec la foi au Fils de Dieu. En fait, c'est jusque dans le plus pénible de nos combats, celui que nous livrerons tous contre la mort, que Jésus a été semblable à nous.

47-53

Dans cette scène, Jésus va librement vers sa Passion. Ses ennemis sont présentés comme conduits par la puissance des ténèbres.

47-48

Jésus avait prévenu ses disciples: « Vous serez livrés... par vos proches et vos amis » (21,16). L'un des Douze livre Jésus, qui exprime un certain étonnement en voyant que la trahison se fait par un baiser, signe d'amitié. Celui que Judas trahit, c'est le Fils de l'homme qui le jugera un jour (21,27; 22,22).

49-50

Les Douze ont pris au sérieux les instructions de Jésus sur la nécessité de se défendre dorénavant, même avec l'épée (22,35-38). Certains disciples de Jésus demandent s'ils doivent frapper de l'épée. L'un d'eux - c'est Pierre, selon l'évangile de Jean (Jn 18, 10) - n'attend pas la réponse pour couper une oreille au serviteur du grand prêtre.

51

La parole de Jésus peut signifier: « Laissez les événements suivre leur cours, car il faut que s'accomplisse ce qui est écrit (22,37) », ou bien: « Laissez-moi guérir le blessé! » - Jésus guérit avec bonté l'un de ceux qui viennent l'arrêter. Il est assez maître de lui-même et de la situation pour engager une conversation avec la troupe qui l'arrête.

52-53

Luc décrit la troupe (v. 47) venue arrêter Jésus. Celui-ci s'étonne qu'on vienne vers lui avec des épées et des bâtons, comme vers un bandit, et qu'on ne l'ait pas arrêté quand il prêchait chaque jour au Temple. De fait, les autorités juives craignaient le peuple qui, jusque-là, s'était montré si favorable au Baptiste et à Jésus (20,6.19; 22,2). - Jésus révèle de nouveau (22,3.31) quel est le véritable adversaire qu'il affronte dans sa Passion: le pouvoir des ténèbres. Jésus est venu comme la lumière du monde (Jn 8,12), pour délivrer du pouvoir des ténèbres les hommes qui accueilleront sa parole (Jn 12,46). Tous ces chefs d'Israël que Luc dénombre dans la troupe venue s'emparer de Jésus sont l'instrument des « esprits du mal qui sont dans les cieux », esprits des ténèbres (Ep 6,12). Jésus accomplit librement le plan de Dieu (Lc 22,37.39-46). Quant à ses adversaires, ils sont à leur insu les instruments du pouvoir des ténèbres.

54-66

Jésus est abandonné (Mt 26,56; Mc 14,50), puis humilié. Seul Pierre suit de loin Jésus, jusqu'à la maison du grand prêtre où la troupe doit se rendre. Le Temple, où se tiennent les réunions du sanhédrin, est en effet fermé la nuit. Après l'ensemble des disciples, ce sera Pierre qui abandonnera Jésus en le reniant. Puis les gardiens de Jésus l'outrageront.

55

Pierre est imprudent. Soit par curiosité, soit par attachement à Jésus, il entre dans la cour intérieure du palais du grand prêtre. Parmi les gens qui se chaufferont avec lui, près du brasier, Pierre court le risque de rencontrer des personnes qui le reconnaîtront. Peut-être s'en trouve-t-il qui viennent d'aller saisir Jésus à Gethsémani.

56-57

Une servante croit identifier Pierre. Elle ne s'adresse pas à l'apôtre même, mais à l'ensemble des gens qui se réchauffent. - Pierre répond exactement comme Jésus lui avait prédit qu'il le ferait (Lc 22,34): « (Tu affirmeras) que tu ne me connais pas. »

58

Cette fois, quelqu'un s'adresse à Pierre lui-même. Il croit découvrir en lui un membre du groupe rattaché à Jésus.

59-60

Une troisième personne aborde Pierre. Elle affirme avec une certaine solennité (En toute vérité .... ) que Pierre était avec Jésus. Le fait que Pierre soit Galiléen (ce que l'on pouvait découvrir à son accent dialectal, Mt 26,73) l'identifiait peut-être comme compagnon de Jésus. Il faut croire que cet interlocuteur de Pierre voyait dans le mouvement de Jésus un produit de la Galilée. Ou encore, le fait que ce Galiléen se trouve dans la cour intérieure du grand prêtre pendant que, tout près de là (Lc 22,61), un autre Galiléen - Jésus de Nazareth (Mt 2,23; Lc 18,37) - venait d'être mis sous bonne garde, pouvait faire conclure que Pierre était lié à ce Jésus. - L'apôtre se dissocie complètement de l'affaire Jésus: il ne comprend rien aux propos qu'on lui tient.

61

Seul Luc mentionne cette circonstance émouvante: après le chant du coq, les regards de Pierre et de Jésus se croisent. Il n'en fallait pas plus pour que Pierre se rappelât l'annonce que Jésus lui avait déjà faite au sujet du reniement (22,31-34).

62

Les pleurs de Pierre attestent que sa foi n'est pas disparue (22,32).

63-65

Le peuple regardait Jésus comme un prophète (9,9.19). Les gardiens mettent alors à l'épreuve ses dons de prophète, tout en l'injuriant.

66

Le sanhédrin ne pouvait siéger validement que de jour. Luc souligne que le rejet du Christ a été accompli selon les règles.

67

Luc distingue clairement les deux titres de Jésus, celui de Messie et celui de Fils de Dieu (v. 70). Pour lui, c'est l'affirmation du second titre qui entraînera la condamnation de Jésus.

68

La discussion n'est plus possible entre les chefs d'Israël et Jésus. Si celui-ci répond à la question du sanhédrin, ses auditeurs ne pourront ni comprendre ni accepter son type de messianisme. S'il entreprenait de discuter avec eux, ce serait inutile: les orientations de pensée sont trop différentes.

69

Cette citation du Ps 110, 1 viendra plusieurs fois dans les écrits de Luc (20,42-43; Ac 2,34-35) et d'autres auteurs du Nouveau Testament (Mt 22,44; 26,64; Mc 12,36; 14,62; He 1,13) pour décrire la situation de Jésus glorifié, exerçant sa puissance de Seigneur à la fin des temps.- Luc introduit ici la citation par un désormais (littéralement, à partir de maintenant) bien significatif. Le début de la Passion se trouve identifié au début de la glorification.