1-26

La section de Mc 8,1-26 forme un parallèle assez net avec la section antérieure qui va de 6,31 à 7,37. Des scènes et des enseignements semblables se retrouvent dans ces deux longs développements.

1-10

Ce deuxième récit de la multiplication des pains vient sans doute d'une communauté de chrétiens issus du paganisme. C'est pourquoi Marc le situe dans un contexte géographique païen. Le contexte eucharistique (v. 6) est aussi bien marqué que dans le premier récit (6,41). On y apprend que personne n'est exclu des bienfaits de Dieu et de la table eucharistique.
     Comme ce récit est peut-être une seconde version de l'événement rapporté en 6,32-44, le lecteur aurait avantage à comparer les deux textes pour mieux distinguer leurs orientations propres.

1

Le présent récit accentue le rôle de Jésus et, par le fait même, diminue celui des disciples: Jésus prend l'initiative de signaler le besoin des gens (voir 6,35-36); son mouvement de pitié sera souligné (8,2); lui seul paraîtra capable de nourrir ces gens en plein désert (8,4; voir 6,36.37b); la foule est restée près de lui trois jours (8,2a).

2

La pitié que ressent Jésus (voir 6,34 note) n'a pas d'explication théologique, comme en 6,34, où la foule était « comme des brebis sans berger ». Le besoin physique des gens est accentué: ils ont faim (8,1.2.3), ces gens venus de loin (8,3b) qui restent avec Jésus depuis trois jours, au point qu'ils pourraient défaillir en route (8,3). Jésus rassasiera d'abord des gens physiquement affamés (8,4.8).

3

Certains sont venus de loin. Sur le sens purement spatial de l'indication peut se greffer une signification théologique. Ceux qui vivent au loin, dans l'écriture, ce sont souvent des païens (Is 49,12; 57,19; Jr 46,27; Jos 9,6.9; 2 Ch 6,32; Ep 2,13.17; Ac 2,39). Or, bien des indices laissent voir que ce récit de multiplication des pains vient du monde hellénistique et touche une foule venant du monde païen: une analyse philologique du texte le montrerait aisément, ou des indications géographiques telles que Décapole (7,31) et probablement Dalmanoutha (8,10).

6

Bien des éléments de ce verset rappellent le récit de l'institution de l'Eucharistie qu'on lit en 1 Co 11,24 (récit non juif). Comme cette foule venue du monde païen fut rassasiée par Jésus (Mc 8,8), ainsi les communautés chrétiennes issues du monde grec -- comme l'était celle pour laquelle Marc écrivait d'abord -- sont nourries de l'Eucharistie, destinée à tous les hommes.

11

Mettre à l'épreuve, c'est-à-dire tendre un piège. Le climat d'hostilité est de nouveau souligné par Marc, qui nous achemine vers la deuxième partie de son évangile (8,31 note).

12

Les sommaires mis à part, Marc a déjà présenté onze de Jésus. Jésus refuse à ceux qui ont déjà vu -- et à ceux qui ont lu -- tant de signes de l'action de Dieu un supersigne qui les dispenserait de faire un acte de foi, tellement l'évidence serait grande. L'acte de foi -- tel celui que nous pourrons entendre bientôt (8,29) -- est une démarche libre; mais on ne peut le remettre indéfiniment à demain, sous prétexte que ce n'est pas encore assez clair. -- Cette génération (Gn 7,1; Ps 94,10-11 [LXX]; Jr 8,3). C'est l'ensemble d'Israël que Jésus condamne en refusant tout signe: les mauvaises dispositions du peuple rendraient inutile tout signe. -- En vérité, je vous le dis. L'expression renforce l'affirmation qui suit.

14-21

En plaçant ici ce petit épisode, Marc nous demande si nous avons bien compris (v. 17) tout ce qu'il a présenté ou si, comme les disciples, nous sommes restés à la surface du mystère.

14

Il fallait « chercher d'abord le Royaume et la justice de Dieu; tout cela (nourriture et vêtement) vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33). Ce serait se comporter comme les païens qui recherchent ces choses sans répit, que trop se soucier de ces choses-là (Mt 6,32).

15

Le levain est une réalité puissante (1 Co 5,6; Ga 5,9; Mt 13,33). Il peut corrompre, croyait-on: on n'en permettait pas l'usage dans les offrandes cultuelles de l'ancienne Alliance (Ex 23,18; Lv 2,11; voir 1 Co 5,6-8). -- Le levain des pharisiens et d'Hérode, ce pouvait être la conception nationaliste et politique du messie chez les uns, et les préoccupations matérielles chez l'autre. Une telle mentalité si tournée vers l'homme et les valeurs terrestres rend incapable de saisir la dimension spirituelle des gestes et des paroles de Jésus.

17-21

Jésus accumule les questions pour signifier aux disciples qu'ils ne saisissent rien et pour les orienter vers une meilleure intelligence de ses gestes. Voir Jr 5,21; Ez 12,2.

18

Vous ne vous rappelez pas? Tout l'Ancien Testament rappelait sans cesse les gestes de Dieu pour qu'Israël les comprenne et en tire les enseignements qui auraient changé son attitude (Dt 4,9-15; Jos 24,2-13).

19-20

Les multiplications des pains auraient dû apprendre aux disciples que Jésus pouvait les nourrir et qu'ils devaient, eux, se soucier davantage des choses du Royaume de Dieu. S'ils avaient découvert en Jésus le messie qui se révélait aux siens de maintes façons, ils auraient élevé leurs préoccupations!

21

Une grande lassitude perce dans cette dernière question de Jésus (voir Mc 4,13; 6,52; 7,18; 9,32). Quand comprendraient-ils?

22-26

En présentant un aveugle qui recouvre progressivement la vue, Marc annonce qu'une partie du mystère de Jésus va maintenant nous être dévoilée. Au terme de la nouvelle section qui va commencer en 8,31 (note), une autre guérison d'aveugle jouera le même rôle (10, 46-52 note).

23

La discrétion de Jésus montre encore (voir Mc 7,31-37) qu'il est plus soucieux d'apporter le salut (physique, d'abord) et d'enseigner les mystères du Royaume (4,11), que de faire sensation. Le v. 26b ira dans le même sens. -- Comme dans le cas du sourd et muet guéri en Mc 7,31-37, Jésus recourt à la salive et au toucher pour guérir l'aveugle.

24

Que la guérison ait été effectuée par étapes ne change rien au fait que Jésus montre une grande puissance en guérissant l'aveugle. « Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance », lit-on en Jn 9,32. En opérant un tel miracle, Jésus manifeste qu'il est celui qui doit venir, le messie (Mt 11,5; Is 29,18-19; 35, 5-6); il est aussitôt perçu comme un prophète, c'est-à-dire un homme qui vient de Dieu (Jn 9,17.33). Jésus se révèle comme lumière du monde (Jn 9,5) en opérant un tel miracle. Il fera voir à l'homme les voies de Dieu.

27-30

Nous arrivons au centre de l'évangile. La question que Marc ne cesse de poser depuis le début est maintenant sur les lèvres de Jésus. Les réponses qu'on lui donne sont sans doute dignes de mention; mais celle de Pierre apparaît comme la seule qui aille assez loin. Nous sommes parvenus à un premier sommet de l'évangile de Marc (1,1).

29

C'est toi, le Christ! Le mot Christ vient du grec Khristos, qui signifie oint. En Israël, on consacrait par des onctions d'huile (l'huile donne force et beauté) les rois (1 S 9,16; 16,13; 1 R 1,39) et, après l'exil, les prêtres (Ex 28,41; 30,30). Israël se mit à rêver d'un oint roi-prophète, fils de David, qui opérerait la libération promise (Ps 2,2; 110,1). L'oint de Yahvé était investi par l'Esprit de Dieu (1 S 9,16; 16,13); lieutenant de Dieu en Israël, sur lui reposait la préférence divine (Ps 45,8); fils adoptif de Dieu (Ps 2,7; voir 2 S 7,14), il était assuré de sa protection (Ps 18,51). Vu son origine royale et davidique, le titre Christ (=oint) gardait un aspect politique qui le rendait suspect à Jésus (Jn 6,15; 18,36; Mt 16,20).

31

La deuxième partie de l'évangile s'ouvre ici. Jésus n'accepte pas telle quelle la déclaration de Pierre; il veut dissiper tous les malentendus auxquels elle pourrait donner lieu. Par trois fois (8,31; 9,31; 10,33-34) il affirmera que la souffrance et la mort font partie de la destinée du Messie, pensée qui sera éclairée par la résurrection. Le titre « Fils de l'homme » qu'il se donne ici est un titre archaïque qui ne disait plus grand-chose aux lecteurs de Marc. À l'origine, il désignait un envoyé céleste revêtu de la puissance de Dieu pour sauver le peuple juif et pour fonder le Règne de Dieu. -- Les anciens ne sont pas ceux que désigne l'expression « tradition des anciens » (7,3 note); ce sont les notables et les grands propriétaires de Jérusalem. Les grands prêtres sont les chefs des principales familles sacerdotales de Jérusalem, parmi lesquelles on choisissait le grand prêtre, qui serait le responsable du Temple et de la vie religieuse de la nation. « Les anciens, les grands prêtres et les scribes » étaient les trois groupes qui formaient le Sanhédrin, grand conseil du grand prêtre à Jérusalem. Dès le début de la seconde partie de l'évangile, nos yeux sont donc tournés vers Jérusalem et la Passion de Jésus.

32

Jésus venait de heurter une certaine espérance messianique tenace (voir Ac 1,6). La réprimande faite par Pierre est significative.

33

Normalement, le lecteur qui connaît maintenant les signes que Jésus vient d'accomplir dans la première partie de l'évangile réagit comme Pierre: il ne peut comprendre que celui en qui Dieu se manifeste d'une manière aussi éclatante connaisse une destinée si tragique. La croix est un véritable scandale devant lequel nous sommes tous comme des aveugles qui ont besoin d'être guéris. Pierre est appelé « Satan », mot hébreu qui signifie « adversaire », c'est-à-dire adversaire du plan de Dieu. Jésus devra lui expliquer que si les disciples sont appelés à partager sa mission (prêcher le Royaume), ils sont aussi appelés au même destin que lui (8,34).

35

Jésus et la Bonne Nouvelle (1,1 note) sont ici identifiés. Être chrétien et témoigner de l'Évangile, ce n'est pas militer pour des idées d'abord; c'est plutôt vivre d'une personne. Seule la foi en la résurrection de Jésus, qui révèle que la mort du Christ n'est pas un échec, mais une victoire, fait accepter les vues de ce v. 35.
     Celui qui veut sauver sa vie compte sur lui-même pour échapper à la mort physique, qu'il regarde comme la pire épreuve: il ne pourra y échapper; en retour de cette vie perdue, il ne recevra rien. -- Celui qui perd sa vie à cause de Jésus renonce à lui-même, suit Jésus (v. 34), s'en remet par lui au Dieu des vivants (12,27) qui, comme il l'a fait pour Jésus mort en croix (8,34b), lui donnera une vie sans fin (Rm 6,9).

38

Cette parole est un avertissement donné aux chrétiens qui sont tentés d'abandonner la voie sur laquelle ils se sont engagés. Une telle tentation se présentera souvent à cause des persécutions dont ils seront l'objet comme témoins du Christ-Jésus s'identifie au Fils de l'homme qui présidera au jugement dernier (Mt 19,28; Mc 13,26-27).