1

Les chrétiens de la communauté de Matthieu continuent de pratiquer les œuvres de piété juives les plus importantes : l'aumône, la prière et le jeöne. Matthieu les invite à le faire dans l'esprit du chapitre précédent. L'expression « Gardez-vous » ou « Prenez garde » revient souvent chez Matthieu. Elle signale des tentations réelles de la communauté, qui a besoin d'être prévenue sur tel ou tel point. L'expression « votre Père qui est dans les cieux » ne signifie pas que Dieu est loin, dans le ciel. Vu que le ciel (ou les cieux) était une manière juive de désigner Dieu (3,2 note), l'expression équivaut à Dieu-Père; il faut donc comprendre ici : « Auprès de Dieu votre Père ».

2

Chez Matthieu, les hypocrites désignent généralement les pharisiens (voir 3,7), qui se trompent eux-mêmes en s'imaginant plaire à Dieu par un accomplissement tout extérieur et matériel des préceptes de la Loi.

5

Les hypocrites de ce verset prient peut-être sincèrement. Mais leur attitude est fausse : elle laisse entendre que l'homme en prière est tourné vers Dieu, alors qu'il songe à l'estime des hommes à gagner; ils prient comme s'ils attendaient de Dieu quelque bienfait, alors qu'ils en attendent plutôt des hommes; au lieu de la louange de Dieu, c'est la leur propre qui les préoccupe.

6

Ce serait aller contre la pensée de l'Évangile que de conclure de ce verset que la prière doit être une affaire purement individuelle et privée. Quand il prie ou bien quand il jeöne ou fait l'aumône que le chrétien fasse tout pour Dieu, sans rechercher une satisfaction personnelle ou l'admiration des hommes. À propos de la prière faite par un groupe de croyants, voir 18,19-20.

7

Matthieu interrompt sa réflexion sur les œuvres pieuses pour grouper des enseignements sur la prière qu'il a empruntés à divers contextes. L'esprit reste cependant le même; il s'agit de répondre à la question : comment le chrétien doit-il prier pour être agréable à Dieu?

8

Dieu est un Père qui connaît et aime ses enfants. L'exaucement de leurs prières dépend de l'amour qui est en Dieu, plutôt que de l'abondance ou de la force des mots que prononcent ses enfants.

9

Celui qui, dans les cieux, domine l'univers aime d'un amour paternel les hommes (7,21; 10,32-33). Le Nom de Dieu désigne sa personne. Dieu n'est pas sanctifié surtout quand les hommes accomplissent toutes ses volontés, mais quand Il « se manifeste comme le juste Juge et le Sauveur aux yeux de toutes les nations » (TOB).

10

Que Dieu fasse venir son Règne, c'est le sens de tout le Notre Père, comme c'était le cœur de la prédication de Jésus. Ce Règne sera venu quand les hommes accompliront la volonté du Père (7,21) comme Jésus le fait lui-même (26,42). En fait, c'est Dieu qui, par sa gríce, donne à l'homme la force de se soumettre à la volonté divine. Dieu sanctifie celui qu'il appelle (1 Th 5,23-24).

12

C'est un point sur lequel insiste le premier évangile, que le rapport étroit entre le pardon de Dieu et le pardon que nous accordons nous-mêmes (5,7; 6,14-15, 18,21-35). Tout homme devrait se regarder devant Dieu comme un débiteur insolvable qui ne peut compter que sur la bienveillance divine. Le fait qu'un homme pardonne ne lui donne aucun droit strict à recevoir le pardon de Dieu; mais son attitude constitue une garantie que le pardon reçu de Dieu portera fruit chez lui.

13

Dieu lui-même ne tente pas (Jc 1,13). Cette demande du Pater invite Dieu à soutenir l'homme quand Satan essaiera de le faire pécher (1 Th 3,5; 1 Co 7,5).

16-18

L'Ancien Testament connut de ces longs jeûnes qui préparaient l'homme à rencontrer Dieu ou à recevoir sa Parole (Ex 34,28; Dt 9,9; Dn 10,1-12). Par le jeûne, le Juif « humiliait son âme » (Lv 16,29). Il reconnaissait la souveraineté de Dieu en jeönant; il marquait ainsi un temps d'humiliation et de prière (1 R 21,27; Ps 69,11) où, dans un dépouillement aussi poussé que possible, il attendait la rencontre du Seigneur ou expiait ses fautes. Des pharisiens du temps de Jésus jeönaient deux fois la semaine (Lc 18,12). Jésus ne s'en prend pas à la pratique du jeûne, qu'il adopta lui-même (Mt 4,2), mais à la manière ostentatoire et vaniteuse de jeûner. C'est là de l'hypocrisie (v. 16), parce qu'on s'enorgueillit au lieu de s'humilier. Jésus veut rétablir le jeûne dans sa pureté originelle : il vise à faciliter la rencontre intime avec « le Père qui voit dans le secret » (v. 18).

19-21

Où sont les absolus du chrétien? Matthieu, par une série d'oppositions (devant Dieu devant les hommes; sur la terre dans le ciel; lumière obscurité; haïr aimer; s'attacher mépriser; Dieu l'argent), veut montrer qu'il n'y a pas de compromis possible pour le chrétien. Accepter la foi chrétienne, c'est poser un geste qui engage toute la vie dans la recherche de la gloire et du Règne de Dieu (6,33 note).

     Matthieu évoque les mœurs palestiniennes pour laisser voir la précarité des richesses de la terre et l'insécurité de l'homme qui vit pour elles. Les Juifs cachaient des pièces de monnaie dans de précieuses étoffes, dans les murs ou dans une fosse spéciale que les voleurs rejoindraient difficilement. Ses propres bien spirituels, par contre, on les augmente en les partageant.

22

L'œil est la lampe du corps. On a dit de cette comparaison qu'elle était « une des plus mystérieuses de l'évangile ». On peut la comprendre ainsi : dans la nuit, une lumière est indispensable pour se guider. L'œil est ce qui permet à l'homme de se guider. Si l'homme a un regard simple, c'est-à-dire entièrement tourné vers Dieu qui est lumière, il réussira sa vie et marchera sur le « bon chemin » (7,14); s'il est absorbé par lui-même, comme le sont les hypocrites dénoncés au début du chapitre, alors malheur à lui! Dans un tout autre contexte, voir Lc 11,35.

24

L'Argent, littéralement mammon terme qui désignait l'argent ou l'ensemble des richesses matérielles, dans le judaïsme tardif. L'on connaissait, au temps de Jésus, la situation pénible de l'esclave qui appartenait à deux maîtres jaloux et possessifs. Dieu et l'argent exigent chacun tout l'homme.

25-34

Les versets qui suivent sont regroupés autour du thème de l'inquiétude ou des soucis, mentionné six fois. Face au choix radical qui vient d'être rappelé, le croyant peut objecter : il faut aussi penser à soi. Matthieu lui répond en l'invitant à s'en remettre entièrement à Dieu. Voir Lc 12,22.23 note.
Jésus ne condamne ni le travail ni la prévoyance. Il s'en prend au travail poursuivi dans l'anxiété ou l'angoisse du lendemain, de même qu'à l'accumulation de biens dans lesquels on croirait trouver la sécurité. L'homme est invité à mettre une parfaite confiance en Dieu, de sorte qu'il ne soit pas partagé entre le service de Dieu et la recherche anxieuse des biens nécessaires à sa subsistance. « Si ces versets sont dominés par le v. 33, comme le confirme tout le contexte de l'évangile, ils n'enseignent ni une confiance passive et soi-disant orientale en la Providence, ni le mépris des besoins du corps opposés à ceux de l'âme, ni l'optimisme insouciant caractéristique des civilisations agricoles; ils appellent l'homme à une recherche de l'essentiel et, en conséquence, à une simplification paisible de son train de vie » (P. Bonnard).

26

Si Dieu pourvoit aux besoins de tous les êtres de la création, et s'il est le Père des hommes, ceux-ci peuvent être assurés que Dieu leur procurera les biens nécessaires à leur subsistance.

30

Hommes de peu de foi est une expression fréquente chez Matthieu. Elle vise des chrétiens qui, tout en appartenant à la communauté, ont une foi insuffisante. Ils ne vont pas assez loin dans la confiance. Voir 6,30; 8,26; 14,31; 16,8.

31-32

Trois besoins normaux de l'homme sont rappelés. Jésus ne reproche pas à ses disciples de les éprouver, mais de les ressentir avec inquiétude. La foi (v. 30) devrait leur découvrir en Dieu leur Père : un père ne peut ignorer les besoins de ses enfants. On comprend, par contre, que les paîens (v. 32), qui sont « sans espérance et sans Dieu dans le monde » (Ep 2,12), recherchent avec passion les biens qui satisferont leurs besoins.

33

La prière du Pater donnait l'exemple en parlant d'abord des intérêts du Royaume (6,9-10), puis des besoins de l'homme (6,11-13). Le Pater (6,10b) présente Dieu comme l'artisan de la justice.

34

Le proverbe de la sagesse ancienne qui semble s'exprimer dans ce verset est transformé par la foi (v. 30) en l'amour qu'éprouve pour chaque créature votre Père céleste (v. 26).