1

Tout en continuant (8,1 note) d'accumuler des titres de Jésus qui sont autant d'invitations à la foi (maître du sabbat, v. 8; Serviteur, v. 18; Fils de David, v. 23; Fils de l'homme, vv. 8.32; celui qui est plus que le Temple, que Jonas et que Salomon (vv. 6.41.42), Matthieu aménage ce chapitre de manière à distinguer deux catégories de gens qui entourent Jésus : le groupe de ceux qui nourrissent une hostilité déclarée contre lui et qui veulent le perdre (v. 14 note); puis le groupe des disciples qui consentent à le suivre (vv. 49-50). La suite de l'évangile se présentera comme un enseignement donné aux disciples, entremêlé de nombreuses confrontations avec la partie adverse.

2

Le geste des disciples, celui de moissonner, est considéré comme un travail interdit le jour du sabbat. La scène reflète peut-être des accusations qu'on portait contre les premiers chrétiens au temps de Matthieu (Lc 6,1).

5

Le jour du sabbat, les prêtres accomplissent plus d'une action normalement interdite ce jour-là. Qu'on pense au travail qu'exigeaient l'offrande des victimes (Nb 28,9-10) ou des gíteaux (Lv 24,8-9), ainsi que la circoncision (Jn 7,22-23). Pourtant, c'est la Loi qui autorise ces travaux qui violent apparemment la loi du sabbat. Une interprétation rigide de la Loi est donc condamnée par la Loi même.

6-8

Il y a eu violation du sabbat (v. 1); Jésus ne le conteste pas. Ses disciples étaient-ils sans faute (v. 7) en faisant cela? Jésus vient d'argumenter à partir de l'Écriture : elle ne condamne pas David et ses compagnons qui ont mangé les pains du sacrifice (1 S 21,2-7). De même, la Loi ne condamne pas le travail que les prêtres accomplissent dans le Temple le jour du sabbat (v. 5) : le but sacré de leur travail le justifie. Or, servir Jésus est plus grand que servir le Temple (v. 6). De plus, c'est n'avoir aucune miséricorde (v. 7) que de préférer le sacrifice (c'est-à-dire l'observation intégrale des prescriptions rituelles) à la charité qui laisse un homme satisfaire sa faim (v. 1) le jour du sabbat. C'est le rigorisme des pharisiens que Jésus stigmatise dans cet épisode. Le Fils de l'homme qui a toute autorité (Dn 7,14) libérera les siens d'un tel légalisme sans amour.

10-11

L'incident se passe à l'intérieur ou aux environs de leur synagogue (voir 4,23 note). Jésus laissera voir le rigorisme inhumain des pharisiens, ainsi que leur mauvaise foi (vv. 10b.14). Il en appelle à la simple humanité (v. 11). Ce n'est pas sans ironie qu'il demande si l'on peut faire du bien durant le sabbat (v. 12).

11

Il ne semble faire aucune difficulté, aux yeux des adversaires de Jésus, qu'un paysan accomplisse tout le travail voulu, même le jour du sabbat, pour tirer d'un trou sa brebis. Mais la guérison d'un homme suscite en ce jour-là mille problèmes pour les légalistes!

12

Le Dieu qui s'occupe des animaux se soucie encore plus des hommes, juge Matthieu (6,26; 10,31). L'évangéliste raisonne de la même façon à propos du sabbat; si on voit au bien des animaux même ce jour-là, pourquoi ne se préoccuperait-on pas davantage du bonheur des hommes, même le jour du sabbat? Il n'y a qu'un absolu pour le chrétien, c'est Dieu et l'amour qu'il a pour l'homme (Mc 2,27).

14

Première mention d'une hostilité durable et déclarée contre Jésus. Déjà se trouvent nommés les principaux responsables de la mort de Jésus. La décision de faire périr Jésus est prise; il reste aux pharisiens à déterminer comment ils atteindront leur but.

15

Jésus s'éloigne (voir 4,12). Il ne s'agit pas d'une cessation temporaire de son activité : un sommaire (« il les guérit tous ») dit le contraire. Ce retrait a pour but d'éviter que le drame du rejet ne se précipite. Matthieu souligne ce geste de Jésus pour faciliter le rapprochement avec le Serviteur qui n'éteint pas la mèche qui fume encore (vv. 17 ss.).

17-18

La citation d'Isaîe (42,1-4) justifiera la « retraite » de Jésus (v. 15) : sa démarche est conforme au plan de Dieu, selon lequel le Serviteur (v. 18) accomplira sa mission sans cri, sans fracas publicitaire. Les tentations éprouvées au désert (4,1-11) avaient offert à Jésus le choix d'un tout autre comportement. Plus que la retraite d'un moment (v. 15), c'est en réalité la personne et la mission de Jésus qui se trouvent présentées à l'aide de l'Écriture.

19-21

En citant le texte d'Isaïe, Jésus se présente comme un prophète : Dieu l'a choisi, l'a constitué « homme de l'Esprit » (Os 9,7; 1 S 10,6; Jl 3,1-2) (v. 18). Jésus vient comme un envoyé de Dieu remplir la mission que Dieu lui assigne. Cette mission a pour objet l'établissement du droit, c'est-à-dire de la justice qui ne confond pas l'homme bon avec le méchant (Gn 18,25-26), qui ne fait pas acception des personnes, mais qui juge plutôt selon les œuvres et le cœur de chacun. Rétablir le droit, c'est en définitive restaurer entre Dieu et l'homme des rapports conformes à l'alliance voulue de Dieu; annoncer le droit aux paîens, ce sera les inviter à entrer dans une telle alliance avec Dieu (Dt 4,6-8). Le ministère public de Jésus devait se limiter à la maison d'Israël (10,5; 15,24); mais sa mission serait bientôt étendue par ses disciples Matthieu pouvait déjà le constater à toutes les nations (vv. 18.21; voir 28,18-20). En Israël même, Jésus connut des signes annonciateurs de cette expansion de la foi (le centurion, 8,11; la Cananéenne, 15,28; voir les mages, 2,1). Enfin, la mission de Jésus sera de manifester la miséricorde et la bonté de Dieu (v. 20; voir par contre 3,10).

22-30

Le v. 22 suffit pour raconter la guérison. La personne de Jésus devient aussitôt le centre d'une discussion : est-il le Fils de David attendu (2 S 7,13-16; Am 9,11; voir 9,27 note), ou bien un possédé du chef des démons (2 R 1,2-6), comme le pensent les pharisiens (v. 24)? Jésus répond vigoureusement, sans doute pour confondre les pharisiens, mais surtout pour révéler le sens vrai du miracle accompli. Ce miracle est l'œuvre de Béelzéboul ou de l'Esprit de Dieu. Si c'est par Béelzéboul, il faut bien reconnaître que le règne des démons tire à sa fin, comme dans tout royaume où l'on se déchire les uns les autres. Si c'est par l'Esprit de Dieu (v. 28), il est alors manifeste que Dieu a commencé de régner (v. 28b) à la place de cet homme fort (v. 29) qui détenait l'autorité jusqu'ici. Dans un cas comme dans l'autre, il faut honnêtement conclure que le Royaume de Dieu est arrivé, sans que les pharisiens soient assez droits ou clairvoyants pour le reconnaître.

27

Des exorcistes juifs croyaient pouvoir chasser les démons. On comprendra donc que des contemporains de Jésus n'aient pas aussitôt cru en lui quand il chassait le démon. Sur les exorcistes juifs, lire Ac 19,13-17.

28

Le thème de la lutte des deux royaumes se poursuit (2,2; 4,8). À ceux qu'il guérit, ainsi qu'à ceux qui croient, Jésus déclare : ce n'est plus Satan, mais Dieu qui règne sur vous.

29

L'exorcisme raconté en 8,28-34 montre combien Jésus dominait les démons : « Si tu nous chasses, envoie-nous dans le troupeau de porcs », demandaient les démons qui se regardaient comme vaincus.

30

Voir Lc 11,23 note.

31-32

Voir Lc 12,10 note. En plaçant cette parole, Matthieu souligne la gravité de la décision qui est attendue de l'homme face au Christ.

     Ces versets sont à mettre en rapport avec l'exorcisme précédent (vv. 22-30). Tant qu'un homme persiste à mettre au compte du démon une œuvre qui est celle de l'Esprit (v. 28), il lui sera impossible de reconnaître la parole ou l'œuvre de Dieu. Dieu ne peut plus atteindre cet homme qui, par une telle interprétation des faits, montre qu'il refuse de se laisser enseigner par Dieu. Si l'homme change d'attitude, Dieu pourra l'atteindre et lui pardonner.

33-35

Jésus est sévère pour ses ennemis : ils sont source de mort, comme les vipères distillant leur venin (v. 34; 3,7; 23,33). Leur enseignement ne peut qu'être mauvais, parce que leur cœur ou leur trésor, c'est-à-dire l'inspiration profonde qui oriente leur vie, est mauvais. Leurs paroles l'ont sans doute démontré à maintes reprises dans leurs discussions avec Jésus.

     En allant au cœur de l'homme (v. 34), Jésus condamne le ritualisme ou le légalisme des Juifs qui attachaient tant d'importance aux gestes extérieurs sans se soucier de changer le cœur. Jésus rejoignait ainsi le courant prophétique qui prônait la « circoncision du cœur » (Jr 4,4; 9,25; voir Lv 26,41; Dt 10,16; 30,6). Au-delà des prescriptions de la Loi, Jésus ira comme d'instinct au coeur de l'homme où se prennent les choix décisifs devant Dieu.

36-37

Vu que la parole est l'expression du cœur de l'homme, il convient que l'homme soit jugé selon ses paroles : il y traduit son être véritable. Il ne faudrait pas assimiler la parole vaine (v. 36) aux plaisanteries, aux paroles prononcées sans qu'elles soient longuement méditées! Est vaine, par exemple, la foi qui n'engendre pas les œuvres qu'elle devrait susciter (Jc 2,20); vaine sera la parole qui ne naît pas d'un cœur bon, comme elle le devrait. Jésus rappelle au v. 36 une pensée familière à la théologie juive touchant le jugement dernier. Il le fait sans doute pour condamner, en utilisant leurs propres vues, les pharisiens, engeance de vipères dont l'enseignement ne peut être que mauvais (v. 34).

39

Le Nouveau Testament attribue souvent aux Juifs le désir d'un signe qui serait pratiquement une preuve évidente que Jésus est bien l'envoyé de Dieu (voir 1 Co 1,22). Chez Matthieu, ce sont plutôt des rapprochements très discrets avec des traditions de l'Ancien Testament qui révèlent l'authenticité de la mission de Jésus. Pour les chrétiens, le signe qui éclaire d'une façon tout à fait décisive cette mission, c'est la mort-résurrection du Christ, le signe de Jonas.

40

Ce verset attire l'attention sur un aspect du signe de Jonas (v. 39) : la disparition dans le ventre du gros poisson (Jon 2,1). C'était parler explicitement de la mort de Jésus. Tout comme Jonas fut rendu à sa mission prophétique, ainsi le Christ sera délivré de la mort au jour de sa résurrection. À ses interlocuteurs mal disposés (v. 39a), Jésus ne dévoile que l'aspect le plus déroutant du signe pascal, sa propre mort.

41-42

Jésus revient sur la condamnation de la « génération mauvaise et adultère » (v. 39; voir Is 57,3; Ez 23,27). Ce sont des paîens qui condamneront, au jugement dernier, cette génération qui, représentée par ses chefs scribes et pharisiens (v. 38), rejette Jésus. Les Ninivites se sont convertis (Jn 3,5) en entendant la seule parole de Jonas; la reine du Midi avait un tel désir de sagesse qu'elle vint du bout du monde écouter Salomon (1 R 10,1-13). Or, Jésus ne voit chez les scribes et les pharisiens aucun désir de conversion et aucun appétit de la sagesse, bien qu'ils rencontrent en lui plus que Jonas et que Salomon. Les paîens condamneront les prétendus sages d'Israël (Rm 2,17-20).

43-45

Le présent texte constitue une prophétie terrible au sujet d'Israël : cette génération mauvaise d'Israël, que Jean le Baptiste et Jésus commencent de purifier, connaîtra un état spirituel pire que celui d'avant le Baptiste. Ce peuple rejettera bientôt Jésus, qui est plus que Jonas et plus que Salomon (12,41-42). Jamais Israël n'aura commis de faute aussi grave; l'esprit impur aura considérablement augmenté son emprise sur Israël, peuple élu de Dieu pourtant.

44

Ce verset traduit bien la précarité qui caractérise la situation de l'homme sur terre. Paul aura une conscience vive du combat sans cesse à reprendre (Rm 7,14-24; 2 Co 10,3-4; Ep 6,11.13; 1 Tm 1,18).

45

Les divers états de la maison renvoient sans doute aux diverses conditions de la maison d'Israël. Celle-ci faisait partie des royaumes du monde sur lesquels régnait le diable, à l'arrivée de Jésus (4,8-9); Jésus vient nettoyer son aire en inaugurant le Royaume de Dieu (3,12); mais le rejet de Jésus plonge Israël dans un état pire que celui d'autrefois : la maison sera laissée déserte (23,38). Israël « a mis le comble à son péché » (1 Th 2,16).

46

Il ne s'agit pas « des fils » de Marie, mais des proches parents, comme par exemple des cousins, que l'hébreu et l'araméen appelaient aussi « frères » : cf. Gn 13,8; 14,16; 29,15; Lv 10,4; 1 Ch 23,22 » (P. Benoit). Voir Mt 12,46; 13,55-56; Jn 7,5; Ga 1,19. Voir Mc 6,3 note.

47-48

Jésus ne rejette pas ceux qui lui sont unis par le sang. Mais il y a maintenant, dans le Royaume fondé par lui, un autre critère de parenté qui crée une communauté de vie supérieure à celle qu'établit le sang (v. 48). Si jamais les intérêts des deux « communautés de vie » venaient à s'opposer, il faudrait aimer le Christ plus que son père et sa mère (10,37).

49

Matthieu désigne en clair ceux qui formeront la nouvelle communauté de Dieu. Ce sont ceux qui cherchent avant tout la volonté de Dieu (6,10 note; 6,33; 7,21.24), qui ont rompu avec l'ancienne manière de plaire à Dieu (l'obéissance à la Loi telle que la préconisaient les pharisiens, l'appartenance charnelle à un peuple ou à une famille), qui se laissent enseigner par Jésus.