Matthieu rassemble ici sept (1,17 note) paraboles qui, par les questions qu'elles soulèvent, lui permettront de distinguer clairement les disciples et la foule, et surtout de répondre aux questions que posaient sans doute les chrétiens de son temps.

2

L'auditoire change : ce sont des foules nombreuses. Le ton et l'objet des paroles de Jésus changent également : de polémique qu'il était, le ton devient serein; enfin, ce n'est plus de l'ouverture, mais de la croissance du Royaume qu'il sera surtout question.

3

Sur le sens de cette parabole, voir Mc 4,3 note.

     La parabole constitue un moyen pédagogique que le monde oriental employait volontiers. Elle a l'allure d'une comparaison développée ou d'un récit capable de retenir l'attention de l'auditeur. La comparaison est significative, soit par son ensemble (c'est la parabole proprement dite), soit par un certain nombre d'éléments particuliers de la comparaison (ce sera l'allégorie plus ou moins poussée). La parabole donne aisément une première idée de la doctrine à transmettre; elle oblige à réfléchir par son tour plus ou moins énigmatique; elle poussera souvent à demander des explications à celui qui l'a prononcée. Elle permet de présenter des réalités spirituelles, voire mystérieuses, sous un vêtement concret capable de piquer l'attention et de laisser soupçonner l'essentiel de l'enseignement à transmettre. En recourant à la parabole, un pédagogue aura chance d'être adapté à son auditoire varié, dont la capacité de comprendre diffère beaucoup d'un auditeur à l'autre.
L'Ancien Testament eut souvent recours à la parabole pour parler du Dieu transcendant, ou pour évoquer des réalités divines à l'aide de réalités terrestres familières au peuple. On relit toujours avec intérêt l'apologue de Yotam (Jg 9,8-15) et la parabole sous le voile de laquelle Nathan reprocha sa grande faute au roi David (2 S 12,1-4). Les prophètes d'Israël surent transmettre sous une forme vive, intrigante, leurs accusations (Am 4,1; Os 4,16; Is 5,18) ou les promesses divines (l'alliance nouvelle, Os 2,20-25; la paix messianique, Is 11,6-9).

     Chez Matthieu, les mystères du Royaume ou de la personne de Jésus sont souvent présentés à l'aide de paraboles (13; 20,1-16; 21,33-22,14; 24,45-25,30).

11

Les chrétiens ont accueilli la révélation de Dieu en Jésus-Christ, contrairement à la plupart des hommes (déjà 11,25). Ils comprendront de mieux en mieux le dessein de Dieu, alors que ceux qui sont restés attachés à leurs conceptions perdront tout (v. 12). Voir Mc 4,10-11 note; 4,21 note.

12

La parole de Jésus éclairée par l'Esprit de la Pentecôte conduira

13

Depuis le chapitre 11, Matthieu montre comment des options se prennent face au Christ et à son enseignement. D'un côté, il y a ceux qui voient et entendent sans comprendre, et par conséquent sans croire; de l'autre, il y a ceux qui comprennent et qui, dès lors, sont prêts à changer de vie en suivant le Christ dans son renouvellement de la foi juive. Les paraboles restent cachées aux premiers, tandis que les disciples comprennent. Si Jésus parle en paraboles, c'est parce que le Règne de Dieu ne peut être décrit avec le langage ordinaire; il vaut mieux l'évoquer par des images. C'est parce que le Règne de Dieu est un grand mystère que les paraboles ont aussi quelque chose de mystérieux.

15

La longue citation d'Isaîe (6,9-10) vient mettre l'accent sur l'endurcissement des ennemis de Jésus. Les paraboles de Jésus laissent apparaître l'endurcissement des scribes et des pharisiens, qui préfèrent leurs vues à celles de Jésus. Ils sont responsables de leur refus de Jésus :Ils ont fermé les yeux (v. 15a). Eux qui avaient reçu les Écritures et qui les avaient étudiées auraient dö accueillir celui qui les accomplissait. Or, Jésus n'a pas trouvé chez ses auditeurs l'accueil, l'ouverture ou le désir de guérison spirituelle qui caractérisent le croyant. Une pareille attitude du cœur était prérequise à l'intelligence des paroles de Jésus.

16-17

Il y a une histoire de la révélation. La venue de Jésus ouvre les temps eschatologiques, où la plénitude de révélation et de gríce est enfin offerte aux hommes. A la différence des Béatitudes de Mt 5,3-11, qui promettent un bonheur futur, les présents versets 16-17 parlent d'un bonheur actuel. Voir He 1,1-4.

18-23

Voir Mc 4,13 note. Matthieu insiste sur la nécessité de comprendre la mission du Christ, et sur le fait que c'est à travers l'échec que grandit le Règne de Dieu plutôt que par un triomphe qui renverse tous les obstacles.

19

Un combat se livre au cœur de l'homme. Jusque-là se glisse l'adversaire de Jésus.

20-21

La joie de la conversion est familière à l'Église primitive (Ac 8,8.39; 13,48.52). La venue du messie devait la susciter (Lc 1,14). Mais la parole accueillie demande à s'enraciner dans la prière, la réflexion, une vie conforme aux exigences de la parole. Autrement, on s'éloigne de la lumière, « de crainte que ses œuvres ne soient démasquées » (Jn 3,20). Les difficultés viennent manifester la valeur des convictions.

22

La vie de foi comporte un choix, non seulement un enrichisse ment. Elle exige une option radicale : « Personne ne peut servir deux maîtres„ (6,24). Jésus demande d'être aimé plus que toutes les autres valeurs (10,37-39). Il ne faut pas que le souci de se procurer les biens (même nécessaires à la vie, 6,25-34) occupe trop le champ de l'esprit. Le choix est difficile à maintenir : des valeurs réelles, visibles et actuelles séduisent (2 Th 2,10; Ep 4,22; Col 2,8) plus aisément que des biens à venir qui appartiennent à un monde invisible. Les « royaumes du monde » (4,8) et leurs richesses ont de quoi ensorceler (Ga 3,1) le croyant.

23

Celui qui comprend vraiment la parole produit du fruit : il met en pratique (7,21-27) la parole, imite Dieu (5,48).

24-30

Les serviteurs du v. 27 posent à leur maître la question que les chrétiens de la communauté de Matthieu se posaient en constatant qu'il y avait parmi eux des frères pécheurs. La parabole répond que Dieu n'agit pas, comme on se l'imaginait, en éliminant d'un seul coup le mal et les méchants (13,30 reprend 3,12); il patiente plutôt jusqu'au jour du jugement (voir la moisson, en 9,37 note). Au cœur de l'homme se livre un dur combat (v. 25). Seul Dieu pourra juger de l'issue véritable de cette lutte (7,1-5). Chaque homme dispose du temps de sa vie pour collaborer à la victoire de Dieu ou de son ennemi.

27

Les chrétiens qui s'attendaient à ce que la venue du Messie nettoie radicalement le monde, ou du moins qu'il n'y ait plus de péché dans la « communauté messianique » qu'était l'Église, devaient s'étonner de voir le mal se propager encore.

28

Jésus ne reproche qu'à l'ennemi la croissance de l'ivraie (Os 9,6; Is 34,13). Au-delà des faiblesses de tout homme, il y a les puissances du mal qui le sollicitent. C'est un rappel du dualisme foncier qui déchire l'homme (Rm 7,15-24).

29

Le maître remet à plus tard le tri à faire, car les serviteurs pourraient arracher à la fois l'ivraie et le blé. Il est difficile à l'homme de juger le cœur de son prochain. Or, c'est d'abord par les dispositions du cœur, plus que par l'observance de préceptes nettement catalogués, qu'on est de l'ivraie ou du bon blé.

30

La tolérance du maître n'est pas suppression des règles morales. Un temps de répit, où la conversion sera possible, s'intercale entre la venue de Jésus et le jugement dernier. À ce moment-là, la justice divine sévira. L'évangile de Jean présentera ce jugement comme déjà accompli par l'homme qui aura refusé de croire en la parole de Jésus (Jn 3,18).

31-32

Voir Lc 13,19. S'il est vrai que le Règne de Dieu nous a atteints (12,28), comment se fait-il que si peu de choses soient effectivement changées? La parabole invite à la foi confiante : ce qui n'a l'air de rien deviendra sörement quelque chose de grand. Il s'agit de la croissance du Règne de Dieu parmi les hommes (4,17 note; 6,10 note).

32

La foi la plus petite possible est comparée à un grain de moutarde, en 17,20. Ici, ce n'est pas tellement la croissance qui est visée par Matthieu, que le contraste entre l'état présent du Royaume et celui auquel il parviendra. Les oiseaux du ciel qui viennent y faire leurs nids peuvent représenter la venue des nations paîennes vers l'Église (ce qui est commencé dès le temps de Matthieu). Isaîe avait décrit les nations qui s'acheminent vers Jérusalem « comme un nuage, comme des colombes allant vers leurs gîtes » (Is 60,8).

33

L'Ancien Testament et le judaîsme rabbinique parlent du levain comme d'une réalité mauvaise, le plus souvent. Les pains offerts dans les sacrifices ne devaient pas comporter de levain (Ex 23,18; 34,25). La corruption politique et morale sera plusieurs fois comparée au levain, dans le Nouveau Testament (Mt 16,6.11-12; Mc 8,15; Lc 12,1). En Mt 12,33, Jésus parle du levain en des termes très différents, dénués de toute signification péjorative. Comme le levain, le Royaume des cieux et d'abord la parole du Christ, l'Évangile qui instaurera ce Royaume est un ferment puissant capable de soulever toute la píte qu'est l'humanité, voire l'univers (Rm 8,19-21). Il s'agit d'une puissance mystérieuse, invisible, opérant dans le silence à l'insu des hommes, avec une efficacité certaine. Le levain transforme la pâte.

35

Ps 78,2. Tout l'Ancien Testament était regardé comme prophétique. David lui-même sera appelé prophète en Ac 2,30. Le psaume 78 chantait « les hauts faits, les merveilles » (v. 11) qui avaient tissé l'histoire d'Israël. C'est l'épanouissement de la même histoire que Jésus entreprenait de proclamer. Jésus tente par les paraboles de révéler d'abord des réalités surnaturelles, dont certaines choses du monde présent laissent deviner des traits.

36-43

Alors que la parabole était tournée vers le temps présent, son explication est orientée vers le jugement final.

     Plutôt qu'une explication de la parabole (vv. 24-30), il s'agit d'un développement greffé sur le v. 30b. Non seulement Jésus affirme que le jugement viendra en son temps (v. 30b), mais il décrit maintenant ce qui se produira lors du jugement (vv. 40-43).

38

Sur les fils du Royaume, voir 8,12 note. L'ennemi qui s'oppose au Fils de l'homme (v. 37) en tentant de ruiner sa récolte, c'est le diable qui, en 4,1-11, affrontait le Fils de Dieu pour lui suggérer un type de messianisme contraire aux vues de Dieu.

40

Les termes utilisés dans la parabole sont bien précisés; Jésus reprend la parabole là où il l'avait laissée (v. 30b). Ainsi, le donc qui ouvre le v. 40 devient significatif.

41

Les causes de chute (littéralement, les scandales) sont les hommes qui ont constitué un obstacle pour leur prochain, en les détournant de la volonté de Dieu (16,23; 18,6-9). Voir 1 Th 2,15-16, à propos des Juifs qui persécutaient les chrétiens.

42

Le feu intervient comme une image de chítiment. Sur les pleurs et les grincements de dents, voir 8,12 note.

43

Ce verset s'inspire de Daniel (12,1-3), qui évoque un jugement général où « ceux qui auront été intelligents resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en auront amené beaucoup à la justice, comme les étoiles à jamais et toujours » 12,3, trad. É. Osty). C'est l'exact contre-pied du texte qui parlait de ceux qui auront été « causes de chute » (Mt 13,41).

44-46

Les deux paraboles qui suivent présentent le Règne de Dieu comme une réalité incomparable, sans prix, qu'il faut préférer à tout. La confession de Paul en Ph 3,4-9 est sörement la plus belle explication de cette parabole dans le Nouveau Testament. Les Juifs, pense Matthieu, ne devraient pas hésiter à se départir de ces richesses que sont leur interprétation de la Loi et leurs coutumes pour recevoir avec joie (2,10) le renouvellement apporté par le Christ.

     Des situations différentes sont décrites, celle d'un homme qui trouve par hasard un grand bien, puis celle d'un marchand qui cherche des perles. Les deux situations ont un point commun (qui doit être l'élément essentiel des vv. 44-46) : on y vend tout ce qu'on possède pour acheter le bien si précieux. Ainsi se trouve justifié tout renoncement qui pourrait être exigé d'un disciple de Jésus.

47-50

Par son contenu et sa conclusion, cette parabole ressemble beaucoup à l'explication de la parabole de l'ivraie. La perspective du jugement est fortement accentuée.
Comme tant d'autres paraboles évangéliques, celle-ci évoque une scène familière aux auditeurs de Jésus. Le métier de pêcheur était pratiqué par beaucoup de Juifs. Ils savaient que la Loi demandait de trier les poissons qu'on avait pu prendre, pour rejeter comme immondes « tous ceux qui n'ont pas de nageoires ni d'écailles » (Lv 11,9-12; Dt 14,9-10).

     Le filet rempli que l'on tire sur le rivage (v. 48) en vue d'y opérer le tri du jugement eschatologique (v. 49a) rappelle un texte de la première épître aux Corinthiens. Paul y compare le temps de l'histoire à une embarcation qui, approchant du rivage, cargue ses voiles (1 Co 7,29).

52

Pour Matthieu, le chrétien trouve dans la tradition juive renouvelée par le Christ un véritable trésor (v. 44); la foi chrétienne n'est pas pour lui un appauvrissement ou un abandon de la Loi (voir 5,17 note) ou de ses usages (9,14 note; 12,2 note), comme les autres Juifs le pensaient de son temps. Matthieu n'abordera plus ce thème. Le disciple est celui qui a accepté d'aller plus avant avec le Christ.

54-58

Pour une dernière fois durant le ministère en Galilée, il est question du refus du Christ les siens. Le drame est toujours le même : Jésus ne correspond pas à l'image qu'on se faisait du Messie (rapprocher 13,56 et 11,6).

55

Sur les frères de Jésus, voir Mc 6,3 note.

     On peut se comporter devant Jésus comme le fit devant les apôtres ce Gamaliel qui préféra se laisser instruire par les faits, plutôt que de risquer de « se trouver en guerre avec Dieu » (Ac 5,29). On peut, par contre, se dresser contre Jésus en s'appuyant sur ses idées acquises : de Nazareth ne peut pas sortir un prophète (v. 57). L'étonnement devient rejet. Ainsi réagissent les sages (11,25) qui croient voir (Jn 9,39).

57

Choqués, littéralement scandalisés. Jésus apparaît comme un obstacle (11,6; 15,12; 26,31.33) sur lequel se heurtent les gens dont la faiblesse ou les dispositions mauvaises apparaissent au contact de Jésus (Lc 2,34-35).

58

Le miracle qui ne servirait pas à faire naître ou à consolider la foi n'a pas sa raison d'être.