1-12

Jésus vient d'affirmer qu'un prophète est rejeté dans sa patrie (13,57). Aussitôt le sort de Jean le Baptiste confirme ce point de vue. Comme tant de prophètes, Jean dénonce le péché public d'un monarque régnant. Il connaîtra le sort des prophètes (Ac 7,52).

1

Les disciples sont ceux qui sont appelés à « comprendre » la manière mystérieuse dont le Règne de Dieu se fait proche en Jésus-Christ (13,11.13.16.23.51). Ils sont invités spécialement à comprendre l'échec de la prédication de Jésus. C'est vers cet échec et vers ses conséquences que Matthieu se tourne maintenant. D'une manière qui déroute notre logique moderne et occidentale, le chapitre 14 évoque en effet la mort et la résurrection de Jésus. Matthieu y accumule des rapprochements frappants : peur des autorités à cause de la réputation de prophète (14,5 et 21,46), repas eucharistique (14,19 et 26,26), prière de Jésus (14,23 et 26,36), arrestation (14,3 et 26,50), liens (14,3 et 27,2) défaillance de Pierre (14,30 et 26,69-75), confession de foi (14,33 et 27,54), crainte à propos de la résurrection d'entre les morts (14,2 et 27,54), doute des disciples (14,31 et 28,17), adoration (14,33 et 28,9.17). Tout comme la prédication de Jean-Baptiste avait annoncé celle de Jésus, ainsi la mort de Jean-Baptiste et la rumeur de sa résurrection annoncent celles de Jésus, toujours présent à ses disciples (14,27 et 28,20).

4

Hérodiade est engagée dans une relation qui est à la fois une union illégale (elle vit avec le demi-frère de son mari) et un adultère. À l'exemple des prophètes Testament et de Jésus lui-même, Jean n'a pas hésité à remettre en question la conduite des dirigeants du peuple.

5

Marc avait déjà lié le sort de Jésus à celui du Baptiste le baptême administré par celui-ci sera remplacé par le baptême que Jésus offrira à son peuple (Mc 1,6-7); au départ du Baptiste sera lié le début du ministère public de Jésus (Mc 1,14). Matthieu unit également Jésus et son précurseur. Tous deux sont regardés par le peuple comme des prophètes (Mt 14,5; 21,26.46); tous deux découvriront les torts publics et profonds des autorités en place (voir le chapitre 23 de Mt sur les pharisiens). La fin du Baptiste préfigure celle de Jésus.

9

Hérode est conduit par la crainte de la foule (v. 5), ou par la peur de perdre sa réputation auprès des convives (v. 9). Il sera conduit par une lícheté égoîste, plutôt que par une opposition personnelle au Baptiste. C'est pourquoi la demande d'Hérodiade l'attriste (v. 9). Ce sera également un esprit líche, Pilate, qui, par crainte de la foule (dont il devine bien la jalousie, 27,18.20-24), livrera Jésus pour qu'il soit crucifié (27,26).

12

La mention de Jésus devient significative en cet endroit : Jean-Baptiste est mort, Jésus lui succède (3,11). Les foules (14,13) se dirigeront vers Jésus comme elles étaient allées vers le Baptiste (3,5.7).

13-21

Sur la signification générale du récit, voir Lc 9,10-17 note.

13

Jésus se retira : voir 4,12 note.

14

Matthieu se garde bien de dire que Jésus aurait enseigné à la foule. Désormais, c'est aux disciples seuls que Jésus réserve son enseignement, car eux seuls comprennent (13,1; 14,1 note).

     Il guérit leurs infirmes. Aucune limite n'est indiquée : Jésus guérit probablement tous les malades que les foules (v. 13) lui présentaient, alors qu'il avait fait « peu de miracles » à Nazareth (13,58). C'est que les gens de sa patrie manquaient de foi (13,54.58), alors que les foules qui viennent de le suivre en un lieu désert (v. 13), sans même apporter de provisions (v. 15), manifestent leur foi en Jésus. Les miracles retrouvent ainsi leur raison d'être; ils pourront porter fruit, au lieu d'aggraver la faute des bénéficiaires (11,23-24).

19

Ce verset, calqué sur 26,26, met en relief le rôle des disciples. Il invite le lecteur à reconnaître dans le repas eucharistique de sa communauté une communion à la bonté de Dieu (v. 14) qui nourrit son peuple, comme il l'avait fait avec la manne à l'époque de Moïse.

20-21

Matthieu souligne l'idée d'abondance (beaucoup de nourriture, beaucoup de personnes). On ne saurait préciser son intention. Veut-il évoquer le banquet messianique auquel « tous les peuples » participeront (Is 25,6), l'image du Royaume où, comme dans la Jérusalem nouvelle, se rassembleront des peuples venus de partout (Is 60)? Voudrait-il simplement laisser soupçonner la bonté sans limites de Jésus (pitié, v. 14) ou le succès qu'il remporte dans le menu peuple?

     En opérant cette multiplication des pains, Jésus répond aux besoins de la foule. La situation diffère de celle où le diable proposait à Jésus un geste d'exaltation personnelle (Mt 4,3). La scène décrite par Matthieu évoque la réunion de tous les hommes que Jésus voudrait réaliser dans son Église, où il distribuera sa parole et le pain de l'Eucharistie. Plus grand que Moïse (Ex 16), Jésus apparaît comme la source même du pain qu'il distribue.

23

Prier à l'écart. Jésus demandait à ses disciples de se retirer dans leur chambre pour prier leur Père « qui est là dans le secret » (6,6); les hypocrites optaient plutôt pour les carrefours (6,5). Luc présentera souvent Jésus en train de prier, surtout avant de poser des gestes importants (Lc 3,21; 5,16; 6,12; 9,28.29; 11,1).

24

Plus que Marc (6,48), Matthieu attire l'attention sur la barque. Il décrit la scène d'une manière plus dramatique que celle de Marc, en situant la barque loin de la terre, puis en insistant sur la violence des vents. La marche de Jésus sur la mer, calme et majestueuse, n'en sera que plus saisissante dans un tel décor.

25

Vers la fin la nuit : littéralement, « la quatrième veille ». Dans le système romain, c'est la dernière partie de la nuit. Noués dirions aussi : « Aux petites heures du matin ».

28-32

L'attention du lecteur se trouve soudain concentrée sur l'un des disciples, Pierre. Seul Matthieu rapporte la scène. Plus que la présomption de Pierre, elle met en relief l'importance de la foi en Jésus, ainsi que la difficulté de s'y maintenir. Sans une foi à toute épreuve, plus forte que tous les vents contraires (v. 24), même le chef des apôtres ne pouvait poursuivre sa marche. Tant qu'il tenait bon dans la foi, Pierre participait aux pouvoirs exceptionnels de Jésus. Il demeure mystérieux que Jésus ait confié à Pierre la tíche d'affermir ses frères (Lc 22,32). Jésus l'avait déjà traité durement (16,23; 14,31). Surtout, Jésus entendra Pierre le renier trois fois. Il n'y aura pas lieu pour Pierre, chef de l'Église, de s'enorgueillir.

33

Marc termine le récit de cet épisode en remarquant que les disciples « étaient au comble de la stupeur » (Mc 6,51). Ils sont bouleversés devant la manifestation d'une telle puissance qui domine les forces de la nature. Matthieu n'en reste pas à cette stupeur : les disciples se prosternent et confessent en Jésus le Fils de Dieu. Le mot grec traduit par le verbe se prosterner désigne d'ordinaire chez Matthieu (sauf en 18,26) l'attitude de celui qui croit rencontrer une personne ou une force qui relève du monde divin (4,9-10; 8,2; 9,18; 14,33; 15,25; 20,20). Quant au titre Fils de Dieu, il « n'exprime pas nécessairement une filiation de nature; il peut comporter simplement une filiation adoptive, résultant d'un choix divin qui établit entre Dieu et sa créature des relations d'une intimité particulière » (Bible de Jérusalem, 1973, Mt 4,3). Toutefois, beaucoup de gestes et de paroles de Jésus, que l'Esprit rappellera et fera comprendre à ses disciples après la Pentecôte (Jn 14,26; 16,13-14; cf. Jn 2,22), feront découvrir la filiation divine par nature qui était celle de Jésus (Rm 5,10; 8,29; 1 Co 1,9; 15,28; Ga 4,4.6; Ep 4,13). Matthieu découvre déjà chez les disciples, en 14,33, une certaine prise de conscience de la condition réelle de Jésus.

36

Il est possible que Matthieu s'inspire du prophète Zacharie (8,23) : « Des hommes saisiront un Juif par le bord de son manteau en disant : Nous irons avec vous, car nous avons entendu dire que Dieu est avec vous. » Effectivement, Jésus est, pour Matthieu, l'Emmanuel, c'est-à-dire Dieu-avec-nous (1,23 note).