1-2

Cette parabole se trouve seulement chez Matthieu, qui écrivait dans un milieu surtout judéo-chrétien. Il ne faudrait pas donner un sens particulier à chaque élément de la parabole. La question de Pierre (19,27), puis la fin de la réponse de Jésus (v. 30), semblent appeler chez Matthieu la parabole de 20,1-16. La scène évoquée (vv. 1-2) était familière aux contemporains de Matthieu : des ouvriers se tiennent tôt sur la place du marché, où ils attendent qu'on les emploie.

3-6

La troisième heure, c'est-à-dire neuf heures du matin. La sixième heure et la neuvième heure (v. 5) seront respectivement midi et trois heures de l'après-midi; la onzième heure (v. 6) sera cinq heures de l'après-midi, soit une heure avant la fin de la journée de travail.

     Les quatre visites que le maître fait lui-même sur la place publique concentreront l'attention sur son comportement. L'engagement fait à la onzième heure étonne : on imagine difficilement que les ouvriers attendaient encore à cette heure qu'on les emploie, et que la prévoyance du maître ait été aussi courte! Ce dernier engagement fera ressortir davantage la singularité de la « justice » du maître (v. 4). À la justice qui respecte ce dont les parties impliquées ont convenu entre elles (v. 2), s'en ajoutera une autre (qui n'élimine pas pour autant la première) où le maître dispose de son bien en toute liberté, comme il l'entend (vv. 14-15).

9-14

La phase critique de la parabole commence avec le v. 9. Les premiers ouvriers, qui avaient tellement travaillé (v. 12), sont apparemment inspirés par les vues d'une justice humaine normale, naturelle. Ils reflètent bien la mentalité religieuse de l'Israël contemporain du Christ : comme l'enseignait la Loi de Moîse (Lv 18,5), le salut était lié à l'accomplissement de tous les préceptes de la Loi; la récompense était rigoureusement mesurée à la fidélité de l'homme qui devait observer les exigences de la Loi (Ga 3,12; Rm 10,5). Dans le monde de gríce introduit les hommes, la principale mesure de la récompense ne sera plus prise du côté de l'homme, mais du côté de Dieu (miséricorde, bienveillance, gratuité).

13

Jésus précise bien que la « justice » n'est pas lésée. L'entente a été respectée (v. 2). C'est l'envie qui inspire les murmures (v. 11) de certains ouvriers, plutôt que la défense de la justice.

14

Dans l'économie spirituelle où se situe le Royaume, la récompense accordée aux élus est sans proportion avec leurs « mérites » (2 Co 4,17). Jésus affirme la liberté de la bienveillance divine.

15

C'est le verset central de cette parabole qui propose, comme le chapitre 19 (voir 19,1 note), une vision des choses bien différente de nos manières spontanées de penser. Même si le maître s'était déjà entendu avec les premiers ouvriers au sujet du salaire d'un denier qu'il leur donne de fait, sa conduite nous heurte, comme elle choquait au temps de Matthieu : et c'est justement l'effet qu'elle veut produire. Elle veut rappeler la gratuité des dons de Dieu auxquels rien ne nous donne droit. Elle révèle ainsi le sens profond de la section antérieure (19,16-30). Cette parabole justifiait la conduite de ce Jésus qui appelait aussi bien les pécheurs que les justes; elle sert à Matthieu à justifier le fait que les paîens aient eu accès à l'Église aussi bien que les Juifs. La question de la place des paîens par rapport à celle des Juifs prendra beaucoup d'importance dans les deux prochains chapitres. L'œil mauvais est une expression alors bien connue pour parler de la jalousie et de la colère.

17-19

C'est dans un contexte troublé que retentit cette annonce de la Passion, la plus précise des trois. Tout ce que le Christ propose à ses disciples est déconcertant; mais voilà le plus déconcertant de tout!

     Surtout, les souffrances du Fils de l'homme sont plus nettement décrites qu'en 16,21 et 17,2? -23 : les chefs religieux d'Israël le condamneront à mort; les paîens sont identifiés pour la première fois comme bourreaux de Jésus. Des scènes précises de la Passion sont nommées : moquerie (27,27-31), fouet (27,26), crucifixion (27,32-35). Toute l'attention est concentrée sur la personne de Jésus; la réaction des disciples n'est pas mentionnée (voir 16,22-23; 17,23b). La résurrection est à peine nommée : c'est aux souffrances de Jésus qu'il importe de préparer les Douze.

21

Voir Mc 10,35 note. La perspective du messianisme glorieux hante les disciples, même quand Jésus annonce sa Passion (voir par contre 1 Co 1,23; 2,2). Ils ne comprendront qu'après Píques et la Pentecôte (Rm 6,3-11).

22

Au chapitre 26 (vv. 39 et 42), la coupe désigne la souffrance de Jésus. Le chrétien doit boire à cette coupe comme il doit porter sa croix (10,38; 16,24). Plus la mission de Jésus approche de son terme, plus Matthieu laisse entendre que le disciple sera comme son maître (10,25).

23

Jésus ne se glorifiera pas lui-même : Dieu le fera Seigneur en le ressuscitant (Rm 10,9). Il ne peut davantage glorifier lui-même ses disciples. D'ailleurs, le fait d'avoir bu la coupe ne donne pas un droit à la gloire : celle-ci demeure un don accordé par le Père.

24

L'indignation des disciples révèle qu'ils sont jaloux, ete non qu'ils ont saisi l'inconvenance de la demande adressée à Jésus (voir l'emploi du verbe grec signifiant ici s'indigner, en 21,15; 26,8; Lc 13,14).

25

Dans trop de sociétés, les maîtres se servent de leur puissance pour opprimer leurs sujets. Les chefs d'État sont d'autant plus forts que leur peuple est démuni devant eux.

26

Le Christ demande un changement profond de mentalité : l'Église ne doit pas imiter le fonctionnement de la société politique. Le Christ n'entend pas condamner l'organisation de la société politique; il veut d'abord rappeler que son disciple doit marcher à sa suite, l'imiter, pour prendre ainsi comme modèle Dieu lui-même. Après l'opposition grand et petit rencontrée à propos des enfants (18,4), c'est maintenant l'opposition grand et serviteur.

28

En reprenant des termes qu'Isaîe appliquait au « Serviteur » du Seigneur (53,11-12), Matthieu renoue avec un thème abordé en 12,18-21. La rançon a trait à la libération : le rôle de Serviteur est de libérer beaucoup de gens, c'est-à-dire l'ensemble des hommes, dans la pensée de l'évangéliste.

29-34

Ce dernier miracle de Jésus termine l'initiation des disciples, pour ouvrir une autre période : le temps où le mystère du Christ souffrant s'accomplira. Les titres donnés à Jésus (vv. 30-31) sont ceux que Jésus recevra ou manifestera au terme de sa Passion, quand Dieu le constituera Seigneur et Christ (Ac 2,36). Les aveugles exprimaient une si grande foi, que Jésus déploiera sa puissance souveraine en les guérissant.

30

Sur l'expression Fils de David, voir 9,27 note.

31-32

La foule songe au cortège triomphal. Jésus sera assez libre d'esprit, dans la marche vers son terrible destin, pour prêter l'oreille aux cris de détresse, pour aller servir (v. 28) de pauvres gens.

33-34

Un simple geste de Jésus guérit aveugles. Leurs yeux découvrent qui est Jésus; ils trouvent la « vue spirituelle », en même temps que la vue sensible : ils suivent Jésus. Aucune consigne de silence (8,4; 9,30; 12,16) ne s'impose, à la veille de ces jours où sera manifesté le type de messianisme qui est celui de Jésus.