Il faudrait se rappeler, en lisant ce chapitre, le contexte de lutte et de farouche opposition qui entourait les chapitres précédents. On y trouve dénonciations, accusations et sentences, comme dans un procès. On peut lire ce chapitre à deux niveaux : celui où Jésus s'adresse aux scribes et aux pharisiens qui s'opposent à lui, et celui où Matthieu vise les chefs du judaïsme de son temps qui s'opposent à l'Église.

2

La chaire de Moïse est une expression qui désigne la fonction d'enseigner la Loi de Moïse : ceux qui enseignaient le faisaient toujours assis (5,1-2; 13,1-3).

3

Jésus ne désire pas surtout approuver la doctrine des scribes et des pharisiens, mais dénoncer l'hypocrisie de ces maîtres.

4

Voir 11,30. Jésus, au contraire, a sans cesse insisté sur l'importance de « faire » la volonté de Dieu (7,21-24; 12,50). Jésus prendra sa croix, plutôt que de l'imposer simplement aux disciples (Mt 16,24).

5

Voir 6,1. Les phylactères sont de petits étuis qu'on portait sur le front ou le bras gauche, et dans lesquels on mettait une reproduction de paroles importantes de l'écriture. Les franges étaient des touffes de tissu qui dépassaient au coin des manteaux (9,20, 14,36). Ce que Jésus dénonce (vv. 5-7) est à l'opposé de l'esprit du chapitre 6.

6-7

L'égoïsme vaniteux des pharisiens contraste avec l'oubli de soi que pratique Jésus, qui est venu « pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup » (20,28).

8-12

Les vv. 8-12 peuvent s'appliquer directement à l'Église. Celle-ci est tentée de s'organiser sur le modèle des institutions existantes (20,26). En réalité, personne ne devrait y proposer son propre enseignement, ni se faire ses propres disciples, puisqu'elle est par définition le rassemblement des disciples du Christ (28,19). Il faut donc attendre de ceux qui exercent dans l'Église des fonctions de direction et d'enseignement un grand oubli d'eux-mêmes.
Les chefs spirituels du judaïsme se faisaient donner les titres honorifiques de rabbi (mon docteur), père (rabbi particulièrement révéré), docteur. Le disciple de Jésus se contentera de servir humblement (v. 11). Il sera jugé selon une nouvelle échelle de valeurs. Voir Mt 20,26; Lc 14,11; 18,14.

13

Ce Malheur à vous! exprime de la tristesse (« Hélas pour vous! »), mais aussi une menace et une condamnation : les disciples des scribes et des pharisiens deviennent incapables de distinguer l'essentiel et l'accessoire; certains sont portés à fuir les engagements de la vie en recourant à des distinctions subtiles. On lira sept fois Malheur à vous! comme on rencontrait sept fois le mot Bienheureux au chapitre 5.

     Le v. 14 (« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Vous qui dévorez le bien des veuves et faites pour l'apparence de longues prières : pour cela, vous subirez la plus rigoureuse condamnation ») est absent des meilleurs manuscrits de l'évangile de Matthieu. Il a sans doute été inséré ici tardivement par des copistes qui s'inspiraient de Mc 12,40 et de Lc 20,47.

15

C'est que les pharisiens les convertissent à leurs idées plutôt qu'au Dieu vivant. Tout l'évangile a montré comment l'attachement à cette tradition des Pères était précisément l'obstacle qui avait empêché de reconnaître la nouveauté que Dieu apportait en Jésus.

16

Voir 5,33-36 et 15,14. On trouvait toutes sortes de façons considérer comme nuls des voeux, par exemple en examinant la formule selon laquelle ils avaient été prononcés.

     Dans ces vv. 16-22, Jésus laisse de côté la piété ou la vanité personnelle des pharisiens pour s'en prendre à leur doctrine. Il choisit un point particulier : la validité des serments que prononçaient les Juifs. Jésus n'a pas l'intention d'établir qu'il convient de faire des serments (voir 5,33-36), ni de créer à celui qui en prononcerait l'obligation de les respecter. Son intention est tout autre : il veut montrer que les scribes et les pharisiens (v. 15) sont des guides fous et aveugles (vv. 16.17.19). Ils sont tels, parce qu'ils ne comprennent pas des choses pourtant simples : ce qui rend sacrées certaines choses est plus grand que ces choses-là (vv. 17.19); pourquoi ce qui est plus grand, plus sacré, donnerait-il moins de force au serment (v. 16)? Jésus laisse voir ainsi jusqu'où le formalisme minutieux conduit les pharisiens. Ils ne voient plus la réalité derrière les formules. Les Juifs croyaient que Dieu habite le sanctuaire et qu'il siège au ciel (vv. 21-22). Tout en faisant siennes ces croyances fondamentales du judaïsme, Jésus montre que les pharisiens en tirent un mauvais parti : ils ne comprennent pas la portée de ces croyances qu'ils enseignent pourtant.

23

La foi désigne ici la fidélité à faire la volonté de Dieu (7,21; 12,50) dans ce qu'elle a de plus fondamental. On est tout proche de la discussion de 15,6.
Par la pratique de la dîme (Lv 27,30-33; Dt 14,22-23), Israël reconnaissait que Dieu est le propriétaire de toutes choses. Jésus mentionne des plantes de peu de valeur.

24

On filtrait l'eau et le vin avant de les boire, par crainte d'avaler des insectes ou quelque petit objet. Jésus reproche aux pharisiens de laisser de côté les choses importantes pour s'attacher à ce qui est accessoire et pour se perdre dans des détails secondaires. Jésus prend le relais des prophètes, selon lesquels les exigences de l'amour du prochain l'emportaient sur celles des rites (Os 4,1-2; Ez 18,1-32).

25-26

Jésus ne rejette pas la pureté rituelle elle-même (v. 23 fin). Il en a contre les gens qui en font un absolu. Ce qui importe d'abord, c'est l'intérieur, le coeur de l'homme (5,8; 15,11-20), l'obéissance profonde aux volontés de Dieu; il s'ensuivra que le dehors deviendra pur.

27

On avait coutume de blanchir à la chaux les tombeaux, sans doute pour des raisons d'abord hygiéniques. Toucher un tombeau, c'était pour un Juif contracter une impureté rituelle (voir 8,2). Jésus veut dire que, malgré leur belle apparence de vertu, les personnes qu'il dénonce sont en réalité éloignées de Dieu, dont ils éloignent également leurs propres disciples.

28

L'injustice est l'état de celui qui méconnaît la Loi. Le pharisien est hypocrite en ceci : il fait profession de soumettre toute sa vie à la volonté de Dieu, alors que sa propre volonté lui tient lieu de loi.

29

Tournés vers l'extérieur, soucieux de paraître vertueux plutôt que de l'être, scribes et pharisiens construisent des « sépulcres expiatoires » à la mémoire des prophètes qu'Israël a tués les uns après les autres (v. 35; Ac 7,51).

30

On pense aux serviteurs des dernières paraboles (21,35-36; 22,6). Le malheur des scribes et des pharisiens, c'est l'illusion profonde qu'ils entretiennent sur leur vraie condition spirituelle. Ils continuent de tuer à leur façon les prophètes anciens en ne vivant pas du message prophétique. Ils feraient mieux d'amender sérieusement leur conduite plutôt que de bâtir des sépulcres (Jr 7,1-11).

32

En tuant Jésus, comme les vignerons tuent le fils (21, 37-39).

33

Les ennemis de Jésus ressemblent par l'endurcissement de leur coeur aux meurtriers des prophètes (v. 31). Leur condamnation est inévitable.

34

Voir 10,23. Il s'agit des missionnaires chrétiens persécutés par les Juifs au temps de Matthieu. En eux, c'est le Christ qui est persécuté et rejeté. Jésus voit recommencer étrangement l'histoire de l'ancienne Alliance : de nouveau les envoyés de Dieu seront rejetés, persécutés, mis à mort (lire les Actes des Apôtres; 1 Th 2,15-16).

35

Le sang qui retombe est une expression juive qui désigne la responsabilité (27,25). « Nous prenons sur nous la responsabilité de... » En nommant ce qui est dans la Bible juive le premier meurtre (Gn 4,8) et le dernier (2 Ch 24,20-22), Jésus montre que sa mort fait partie de l'histoire biblique, c'est-à-dire de l'histoire du salut (v. 37). Mais parce qu'il est plus que Salomon et plus que Jonas (12,41-2), le drame de son rejet comporte de plus lourdes conséquences pour le peuple.

37

Jésus exprime dans sa plainte une grande lassitude plutôt qu'un mouvement de colère. Il a tout tenté pour rassembler les fils d'Israël. Les chefs spirituels les premiers se sont dressés contre Jésus. À vrai dire, Israël avait un passé qui le préparait à rejeter le plus grand (et le plus encombrant) des prophètes et des envoyés de Dieu qu'était Jésus. L'histoire se répéterait en Israël.

38

Le passif « elle sera laissée » implique Dieu comme auteur de l'action mentionnée. Il y a sans doute une allusion à la disparition du Temple de Jérusalem (22,7), dans l'expression « Dieu laisse votre maison ».

39

Voir 21,9. Jérusalem n'a pas vraiment accueilli le Christ quand il y est venu; la ville l'accueillera peut-être, dans la foi, lors de ce retour dont il sera question au chapitre suivant. Jusqu'au dernier moment de l'histoire, nous vivons au temps de la patience de Dieu. Ps 118,26.