
Débora, la nourrice de Rébecca. Women of the Bible (photo © Dikla Laor).
Débora, la mystérieuse nourrice de Rébecca
Anne-Marie Chapleau | 5 janvier 2026
Lire Genèse 24,58 ; 35,8 (voir aussi 24,58-61 et 35,1-14)
Les non-dits s’accumulent dans l’histoire de Débora, pas celle qui fut juge en Israël, mais une autre qui la précède tout en étant beaucoup moins connue et célèbre. Tel un tricot dont on aurait échappé plusieurs mailles, son histoire s’effiloche dès qu’on essaie de la saisir. Il en reste plus de questions que de réponses, mais certaines s’avèrent passionnantes à explorer.
Une intime
Deux tout petits versets sont consacrés à cette femme. Elle apparaît tout d’abord dans la scène où Rébecca, l’épouse que le serviteur d’Abraham est allé chercher pour son fils Isaac, s’apprête à quitter ses frères : « Alors ils laissèrent partir leur sœur Rébecca, avec sa nourrice, le serviteur d’Abraham et ses hommes. » (Gn 24,58). Deux versets plus loin, le texte précise que « Rébecca et ses servantes se levèrent, montèrent sur les chameaux et suivirent l’homme » (v. 61). La nourrice, dont on ne connaît pas pour l’instant le nom, fait vraisemblablement partie des servantes, mais en la nommant tout d’abord seule avec Rébecca, le texte lui réserve une place à part, dans le cercle le plus intime de sa maîtresse.
Une figure maternelle
Une jeune femme en âge de se marier n’a bien entendu plus besoin depuis longtemps d’une nourrice. Alors que s’ouvre pour elle la perspective d’enfanter, ses frères ne manquent pas de lui souhaiter une descendance nombreuse : « Notre sœur, ô toi, deviens des milliers de myriades » (v. 60). N’est-il pas significatif, alors, que ce souhait soit énoncé juste après la mention d’une femme dont la personnalité tient entièrement à son rôle maternel et nourricier ?
Une bonne question
La nourrice de Rébecca disparaît ensuite très longuement de l’histoire jusqu’à sa brève et impromptue réapparition au chapitre 35. Il s’en est passé des choses entre les chapitres 24 et 35 ! Rébecca a eu le temps de mettre au monde ses jumeaux Ésaü et Jacob, ce dernier d’usurper le droit d’aînesse et la bénédiction de son frère, de fuir sa vindicte, de se rendre auprès de Laban le frère de sa mère, d’y épouser ses deux filles Léa et Rachel, d’y devenir un éleveur prospère avant de prendre le chemin du retour vers Canaan. C’est à Béthel — littéralement « Maison de Dieu » — que nous le retrouvons à la tête de tout un clan : deux épouses légitimes, deux concubines, onze fils et une fille, de nombreux serviteurs et, également… la nourrice de sa mère dont on apprend enfin le nom, Débora (35,8).
Réaction immédiate des lecteurs que nous sommes : mais que diable vient-elle faire là, parmi la maisonnée de Jacob ? Sa présence surprend, d’autant plus que Jacob avait quitté Canaan seul (28,5) et que nulle part on ne voit Rébecca déléguer sa nourrice auprès de son fils préféré. Nos efforts pour combler ce vide du texte pourraient nous amener à errer de spéculations en divagations.
Une meilleure question
Le retour au texte lui-même consitue une voie plus sûre pour entrer un tant soit peu dans l’épaisseur du mystérieux verset 35,8 et de son contexte : « Alors mourut Débora, la nourrice de Rébecca, et elle fut ensevelie au-dessous de Béthel, sous le chêne ; aussi l’appela-t-on le Chêne-des-Pleurs. » Elle réapparaît donc juste pour venir mourir sous nos yeux !
Une nourrice sous le Chêne-des-Pleurs
Cela survient alors que Jacob achève d’élever pour Dieu un autel au lieu même où celui-ci s’était autrefois révélé à lui au cours d’une nuit mémorable (28,10-22). À l’aube du jour suivant, il avait dressé, telle une stèle, la pierre sur laquelle il avait appuyé la tête pour dormir (28,18-19). Cette fois-ci, pas de stèle, pas de pierre dressée, mais plutôt un ensevelissement dans une double profondeur : sous Béthel et sous un chêne. Cet arbre fait d’ailleurs écho à cet autre chêne, celui de Sichem [1], sous lequel, peu de temps auparavant, Jacob avait enterré toutes les idoles de son clan. Deux chênes, deux mises en terre, mais aux portées différentes. À Sichem, laisser derrière soi, bien enterré, ce qui était déviance face à El, le Dieu dont Jacob avait fait la rencontre. À Béthel, associer au lieu de la présence divine, en l’y ensevelissant, la mémoire d’une nourrice dont le sein offre désormais des pleurs — ceux de Dieu ? — à tous les endeuillés.
Conclusion
Mort, vie, engendrements, naissances, deuils et pleurs jalonnent les chemins de Rébecca et de Jacob, comme de tous les humains. La figure de Débora la nourrice tisse discrètement des liens secrets au cœur des sinuosités d’une longue saga familiale.
Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.
[1] Une localité située à environ 32 km au nord de Béthel à vol d’oiseau.
