Le franciscain Maximilien Kolbe en 1936 (Wikipédia).

La foi face au scandale du mal

Jean-Claude RavetJean-Claude Ravet | 12 janvier 2026

Le scandale du mal est une épreuve pour la foi. Comment peut-il y avoir un Dieu qui permette les souffrances, les malheurs, les catastrophes, les injustices qui défigurent le monde. Notre siècle n’en manque pas. Le croyant et la croyante ne peuvent esquiver cette épreuve. Celle de notre humanité, telle qu’elle est dans toute sa nudité. Sous peine de faire de sa croyance une fuite, une évasion. Le christianisme l’affronte en assumant lui-même d’être un scandale.

La foi chrétienne en effet professe Dieu en la personne d’un crucifié. Un crucifié parmi la multitude des crucifiés du monde : un homme de Palestine, soumise à l’Empire romain, au temps où Ponce Pilate y était préfet. Cet homme, Jésus, a été réprimé, exécuté parce qu’il voulait devenir humain, agir humainement, par fidélité à ce qu’il discernait du projet de Dieu, et malgré les structures sociales, politiques, religieuses, culturelles de son temps.

Celles-ci de tout temps normalisent, légitiment des injustices, des exclusions, des privilèges, auxquelles la plupart d’entre nous se plient en les acceptant comme étant effectivement la norme, la normalité, la « nature » des choses. Or, lui, qui est au centre de notre foi, a refusé de se résigner à cet état de choses, comme d’autres avant et après lui. Le cri du sang d’Abel monté vers Dieu (Gn 4,10), la clameur du peuple, dans la misère et l’oppression, venue jusqu’à Dieu, au temps de Moïse (Ex 3,9), les voix des prophètes faisant entendre la réponse de Dieu aux cris des pauvres (Ps 69,33 ; Is 57,6-8 ; Am 8,4-7), n’étaient pas que des récits lointains, ils étaient pour lui autant d’appels pressants, personnels, à faire sienne la mission de ce Dieu qui était, au plus profond de lui-même, Amour. Et cette mission est résumée dans l’évangile de Luc (Lc 4,18-19) par une citation du prophète Isaïe (Is 61,1-2) – citation, d’une part, tronquée, en ce qu’elle tait la finale portant sur « le Jour de vengeance » qui n’a pas de place dans la Bonne Nouvelle de Dieu qu’il annonce en paroles et en actes, et, d’autre part, bonifiée, en ce qu’elle intègre un verset tiré d’un autre passage d’Isaïe : « renvoyer libres les opprimés » (58,6) pour bien insister sur la « matérialité » de la libération. Leçon herméneutique adressée d’une manière implacable aux fondamentalistes de tout temps et de tout poil qui trahissent l’Évangile et défigurent Dieu en extirpant de la lettre l’esprit, le souffle qui la rend vivante, se croyant fidèle à elle, alors qu’ils la pétrifient, s’en servant comme d’une pierre de lapidation.

Jésus mène à bien cette mission en puisant dans sa foi le souffle qui l’anime et dans la tradition biblique ce qu’il y a de plus humain. Il met l’amour du prochain au cœur même de l’amour de Dieu, et la Loi même de Dieu au service de l’humain (Mc 2,27). Il œuvre à redonner dignité à des hommes et des femmes qui en sont privés, à les délier des chaînes de la fatalité, du mépris et de la violence structurelle qui les confinent en une sous-humanité, et convie d’autres à le suivre sur ce chemin d’humanité. Les pouvoirs l’ont fait taire, comme ils ont l’habitude de le faire, à tout époque, à l’égard de ceux qu’ils considèrent subversifs, en les boutant hors de l’histoire dont ils se disent les maîtres. Ils l’ont ainsi cloué sur une croix, le gibet des insubordonnés à l’Empire.

Jésus devant Pilate

Jésus devant Pilate. Nikolaï Gay, 1890 (Wikipédia).

La foi comme scandale

Le scandale de la foi chrétienne n’est pas dans cette banale histoire de répression quasi anecdotique au regard de l’histoire officielle. C’est de voir en cet homme Dieu nu. Dieu tout entier, sans fard. Sans voile. Pendu sur la croix, pour les siècles des siècles. Cette vie fragile, mortelle, hésitante, inquiète, rebelle, heureuse, fraternelle et torturée, donnée pour nous par amour, accueillant la mort violence comme le prix du don, du combat pour la vie, par amour, est Dieu-devenu-homme. C’est ce que révèle la résurrection. Cet homme pendu sur la croix, maudit, châtié, pour ce qu’il avait dit, pour ce qu’il avait fait, Dieu proclame qu’il était tout en lui, qu’il est lui. La souffrance n’est pas sacralisée, encore moins divinisée, mais assumée comme injustice et le prix à payer pour la combattre. Le mal est ainsi dépouillé de sa puissance « divine ». La foi n’en évacue pas le scandale, mais elle permet d’y pénétrer debout et non prostré, à la manière du franciscain Maximilien Kolbe, rejoignant librement les détenus, au camp d’Auschwitz, dans le bunker de la mort, y mêlant ses cantiques à la lente agonie. Car la foi affirme que le mal, l’oppression, l’injustice, malgré les apparences, n’aura pas le dernier mot. Elle est l’expression de la protestation divine contre les forces avilissantes. La croix illuminée par la résurrection est appel à poursuivre la marche, ininterrompue, avec Jésus : « Le crucifié est ressuscité. Il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez » (Mc 16,6-7).

Ainsi, la réponse chrétienne au scandale du mal déboulonne Dieu de son socle impassible, céleste, tout-puissant. L’histoire avec ses joies comme avec ses tragédies ne lui est pas étrangère. Il est lui-même devenu scandale pour les hommes pieux qui règlent la question du mal en se contentant de la caser dans le dossier « mystère de la Toute-Puissance divine ». Non, celle-ci doit garder le cri qu’elle fait naître, la douleur qu’elle engendre. Dieu ne l’étouffe pas, au contraire, il l’assume, en Dieu aimant et souffrant dans notre humanité, en y joignant son cri, et son chant.

Un tel Dieu n’éloigne pas du mal, ni l’esquive. Il y engage le croyant et la croyante pour lutter contre lui, en tenant ferme dans le témoigne de la justice, de la bonté, de la beauté, du don, du service, au milieu des injustices, des laideurs, de la haine, de la rapacité, de la domination, autant d’autels sur lesquels sont sacrifiés des multitudes aux idoles de la mort. Il ne nous sort pas de notre humanité blessée, menacée, aspirant désespérément au bien, il nous y engage, forts de « la proximité aimante de Dieu » qui s’est fait chair : lui qui a faim, qui a soif, qui est malade et emprisonné (Mt 25,40), jusqu’au jugement dernier. N’est-il pas le vainqueur, égorgé mais debout (Ap 5,6) ?

Témoigner du bien au milieu du mal

« L’amour n’est pas aimé », témoignait en pleurant François sur les routes d’Assise, voilà le drame de notre humanité. On le voit dans les écrasés sous la misère, gisant sur les bords des routes, dans les avilis par la haine, les écorchés du mépris, devant lesquels les regards se détournent, ceux-là auxquels Dieu, en Jésus, s’identifie. La foi en Dieu est un feu qui purifie et dépouille de toute prétention à s’extirper de notre humanité commune, mais appelle à une « Église pauvre et pour les pauvres », témoin du Christ pauvre et crucifié.

Il faut lire à cet égard l’exhortation apostolique de Léon XIV Delixi te (« Je t’ai aimé »), écrite à partir d’une ébauche faite par le pape François avant sa mort, et publiée à l’occasion de la fête de saint François, le 4 octobre 2025. Elle rappelle brillamment l’« histoire bimillénaire d’attention ecclésiale envers les pauvres et avec les pauvres », et retrace les fondements bibliques, théologiques, ecclésiaux de cet engagement à leurs côtés et en leur faveur, et du combat contre « les causes structurelles de la pauvreté » et « les structures d’injustice » que cet engagement implique. Elle réaffirme avec force, en ces temps où les riches et les puissants étalent leurs richesses obscènes et leurs pouvoirs sans précédent, au temps où certains chrétiens sont nostalgiques d’une gloire mondaine, le sens de l’Église :

Le cœur de l’Église, de par sa nature même, est solidaire avec ceux qui sont pauvres, exclus et marginalisés, ceux qui sont considérés comme des “rebuts” de la société. Les pauvres sont au centre même de l’Église, car c’est de « notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus, [que] découle la préoccupation pour le développement intégral des plus abandonnés de la société » (Evangelii gaudium, §186). Il y a au cœur de chacun des fidèles « l’exigence d’écouter ce cri [qui] vient de l’œuvre libératrice de la grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une mission réservée seulement à quelques-uns (Evangelii gaudium, §188) » (Dilexi te, §111)

On ne peut que constater l’abîme qui sépare la foi chrétienne telle qu’elle y est exprimée de celle véhiculée par les églises fondamentalistes qui tiennent malheureusement le haut du pavé médiatique. Et saisir à quel point le fondamentalisme est une perversion de l’engagement chrétien.

Jean-Claude Ravet est essayiste et a été rédacteur en chef de la revue Relations de 2005 à 2019.

Hammourabi

Justice sociale

Les textes proposés provoquent et nous font réfléchir sur des enjeux sociaux à la lumière des Écritures. La chronique a été alimentée par Claude Lacaille pendant plusieurs années. Depuis 2017, les textes sont signés par une équipe de collaborateurs.

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Jean-Claude Ravet est l’auteur de Le désert et l’oasis. Essais de résistance (2016) et de La nuit en l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde (2024), aux éditions Nota Bene.