Le prophète Ésaïe. Jean-Louis-Ernest Meissonier, c. 1838.
Huile sur panneau, 33,5 x 21 cm. The Wallace Collection, Londres (Artvee).

« Me voici, envoie-moi »

Paul-André GiguèrePaul-André Giguère | 2e dimanche du temps ordinaire (A) – 18 janvier 2026

Le signe de l’eau changée en vin : Jean 2, 1-11
Les lectures : Isaïe 62, 1-5 ; Psaume 95 (96) ; 1 Corinthiens 12, 4-11
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Cette parole d’Ésaïe (6,8) peut servir de titre à chacune des trois lectures du lectionnaire de ce dimanche. Dans chacune, il est question de mission : celle du Serviteur de Yahvé, celle de Paul au service de l’Évangile, et celle de Jean-Baptiste qu’il serait dommage de réduire à son rôle de « précurseur » de Jésus.

Ésaïe : « Mon serviteur, c’est toi. »

Une énigme marque le début du chapitre 49 du livre d’Ésaïe où est reprise la figure du « Serviteur » de Yahvé (YHWH) apparue au chapitre 42, v. 1. Les textes semblent tricotés avec deux fils de couleur différente : l’individuel et le collectif. Ce « Serviteur » semble être un individu : YHWH n’a-t-il pas prononcé son nom quand il était encore dans les entrailles de sa mère (v. 1) et façonné dès le sein de sa mère pour qu’il soit son serviteur (v. 5)? Sa mission n’est-elle pas de ramener Jacob vers YHWH et de rassembler Israël, de relever les tribus de Jacob et de ramener les rescapés d’Israël (v. 5-6)?

Mais le Serviteur serait tout autant le peuple de YHWH lui-même : Il m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël » (v. 3). La suite du texte suggère aussi une identité collective, lui qui parle des exilés à Babylone comme du serviteur méprisé, détesté par les nations, esclave des puissants (v. 7). Cela fait écho à une déclaration antérieure : Toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai choisi, descendance d’Abraham mon ami : aux extrémités de la terre je t’ai saisi, du bout du monde je t’ai appelé ; je t’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté (41,8-9).

Exégètes et théologiens n’arriveront sans doute jamais à trancher. Mais le problème n’est pas très important. En effet, un individu n’est rien sans une communauté. Elle le façonne, elle le nourrit, par son histoire et ses traditions, sa culture et ses codes. Si une personne peut avoir été qualifiée de « Serviteur de YHWH », elle ne peut l’être que parce qu’elle appartient au peuple de YHWH, nourrie de sa tradition, solidaire de ses souffrances et participant à son espérance.

Qu’il s’agisse d’un individu ou d’une collectivité, l’important c’est la mission. Le Serviteur n’est pas à son propre service. Son identité est une identité d’influence qui incarne, en quelque sorte, le projet divin sur l’humanité dont il est aussi bien le témoin que l’artisan.

Paul : « Appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre »

Les tout premiers mots de la première lettre de Paul à la communauté de Corinthe parlent également d’appel et de mission. Paul (re)dit à cette communauté, qui pourtant le connaît bien, comment il se perçoit et, donc, ce qui donne sens non seulement à son existence, mais également à la relation qu’il entretient avec elle. Comme le Serviteur du livre d’Ésaïe, Paul n’existe pas pour lui-même. Il a trouvé son identité. À vrai dire, il ne l’a pas trouvée : il l’a reçue.

Car voilà ce qu’il est : un « appelé ». Un appelé presque malgré lui. Comment ne pas le rapprocher d’un Amos, qui dit que, cultivateur et éleveur, il n’avait aucune ambition d’être prophète, mais que YHWH l’avait pris, ou arraché, à son bétail pour l’envoyer à « Israël mon peuple » (Amos 7,14-15), ou encore d’un Habaquq que, selon la version grecque du livre de Daniel (14,36), l’esprit de Dieu aurait saisi par le sommet de la tête et porté par les cheveux de Judée à Babylone pour apporter réconfort à Daniel.

C’est ainsi que Saoul, le Pharisien, devient Paul, le chrétien, alors que, poussé par son zèle, après s’être consacré à faire disparaître les communautés chrétiennes naissantes, il se dévoue tout entier à les faire naître et à les consolider dans leur foi. Quand Dieu appelle, encore aujourd’hui, c’est toujours pour porter son œuvre, pour réaliser son projet. En effet, c’est par des individus qu’il arrache à une vie banale, conventionnelle, ou plutôt, dont il transforme la banalité en raison d’être que Dieu agit. Alors, l’appelé cesse de vivre pour lui-même. À l’image du Christ lui-même, il devient don et mission.

La raison d’être de Paul est de rappeler aux chrétiens de Corinthe qu’ils sont, eux aussi, des « appelés ». « Appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre ». Cet appel n’est pas pour eux-mêmes, pour qu’ils soient « saints » à la manière d’exemples édifiants ; c’est pour qu’ils partagent avec les autres Églises, « en tout lieu », une même condition spirituelle : celle du témoignage rendu à l’action de Dieu manifesté en Jésus-Christ.

Jean Baptiste : « Envoyé baptiser... manifester... témoigner »

Jean-le-Baptiste est la troisième figure d’un envoi en mission dans les textes du lectionnaire d’aujourd’hui. De lui aussi on peut dire qu’il répond à un appel qui se présente, ici encore, comme un ordre. Il ne se considère pas comme l’initiateur de sa mission : lui aussi est un envoyé, comme l’évangéliste le désigne dès son prologue : Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean (Matthieu 1,6).
 
Mais envoyé pour quoi? Pour rendre témoignage à la lumière (1,6). Pour faire (re)connaître celui qui vient enlever le péché du monde (1,29). Pour qu’il [le Messie] soit manifesté à Israël (1,31). Pour rendre témoignage (1,34). Pour dévoiler l’identité de cet inconnu qui vient au Jourdain : Fils de Dieu (1,34).

Au cœur de l’existence des communautés chrétiennes

Reconnaissons qu’en Occident, surtout, les communautés chrétiennes sont en crise. Leur langage et leurs rites manquent d’intelligibilité, certains de leur discours et plusieurs de leurs leaders manquent de crédibilité et le visage qu’elles donnent de l’existence chrétienne est souvent en manque de désidérabilité.

Se pourrait-il qu’au cœur de la vie de plusieurs d’entre elles, le sens de la réponse d’être envoyé demeure imperceptible? Pourtant, comme le rappelle le concile Vatican II, « c’est aussi aux communautés qu’il appartient de rendre témoignage au Christ devant les nations. La grâce de la rénovation ne peut croître dans des communautés à moins que chacune d’entre elles n’étende le rayon de sa charité jusqu’aux extrémités de la terre, et qu’elle n’ait, pour ceux qui sont loin, une sollicitude semblable à celle qu’elle a pour ceux qui sont ses propres membres [1] ».

Tous les chrétiens s’entendent, bien sûr, sur les impératifs évangéliques de « baptiser... manifester... témoigner » : n’est-ce pas la raison d’être d’une communauté de foi? Tous savent que l’objectif est la gloire de Dieu et le salut du monde ». Mais cela reste trop flou, jusqu’à empêcher une action qui fasse vraiment une différence. Alors, comment incarner cela? Nous aurions sans doute beaucoup à apprendre des entreprises florissantes aujourd’hui qui se donnent un « énoncé de mission » et le révisent régulièrement.

Qu’en est-il du côté des diocèses, selon les besoins de leur milieu? Comment un diocèse très urbanisé aurait-il les mêmes actions qu’un diocèse à la population vieillissante? Comment une Église locale largement composée de nouveaux venus apportant une sensibilité culturelle et spirituelle nouvelle aurait-elle les mêmes priorités qu’une autre où la population demeure homogène? N’en va-t-il pas de même de chaque paroisse et des mouvements en fonction du milieu auquel ils appartiennent? J’avoue que mes expériences de vie communautaire ne sont pas concluantes sur ce point. Aurions-nous intérêt à consulter des experts? La Parole d’aujourd’hui invite à se rappeler qu’il y a bien toujours un choix et un appel, mais que c’est pour un témoignage et un engagement au service d’un Royaume que les croyants cherchent à incarner dans le milieu précis où l’histoire – et l’Esprit-Saint – les a placés.

Diplômé en études bibliques et en andragogie, Paul-André Giguère est professeur retraité de l’Institut de pastoral des Dominicains (Montréal).

[1] Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad gentes, §37.

Source : Feuillet biblique, no 2917. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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