Enseignement du Christ à Capharnaüm. Maurycy Gottlieb, 1878–1879.
209 x 271,5 cm. Musée national de Varsovie (© SmartHistory).

Une mission bien enracinée

Philippe GendronPhilippe Gendron | 3e dimanche du temps ordinaire (A) – 25 janvier 2026

Première prédication de Jésus : Matthieu 4, 12-23
Les lectures : Isaïe 8, 23b – 9,3 ; Psaume 26 (27) ; 1 Corinthiens 1, 10-13.17
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Nous avons la clef de l’Évangile de ce jour en une série d’enracinements que Matthieu a eu le soin de présenter au lecteur attentif. Manière littéraire d’esquisser un profil du Christ Sauveur. Manière théologique aussi de présenter un message discret.

1er enracinement : la Galilée des nations

Sans doute disciple de Jean-Baptiste en Judée, Jésus retourne en Galilée après son baptême et l’emprisonnement de Jean-Baptiste pour commencer son ministère ; est-ce là un geste de fuite? En utilisant pour Jésus dans sa Passion (27,2.18.26) le même verbe qu’il utilise pour dire que Jean-Baptiste est livré, Matthieu dissipe toute ambiguïté : en prenant racine ailleurs, Jésus ne connaîtra pas un sort différent de celui qui l’a baptisé.

Citons ces textes. Pour Jean-Baptiste : Ayant appris que Jean a été livré (notre lectionnaire traduit avec élégance : Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean…). Pour Jésus : Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate... Il (Pilate) savait bien que c’était par jalousie qu’on l’avait livré... Il le livra pour être crucifié.

2e enracinement : Capharnaüm, ville au carrefour

En Galilée, Jésus doit quitter Nazareth pour Capharnaüm : alors que Luc y voit le résultat du mauvais accueil de Jésus dans sa patrie (Luc 4,24), Matthieu interprète ce geste comme un accomplissement magnifique des Écritures ; il souligne par là l’autonomie et l’autorité de Jésus.

Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm... Alors s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe… Dans ses paroles et ses gestes, Jésus mène toute la Loi à sa perfection, il l’accomplit.

La phrase « pour que s’accomplisse... » se retrouve en abondance non seulement dans les deux premiers chapitres (1,22 ; 2,15...) mais dans tout l’évangile (8,17 ; 12,17 etc.). Le verbe grec « accomplir » veut à la fois dire « accomplir une prophétie » et « remplir » (un filet : 13,48 ; une mesure : 23,32) : en l’utilisant, Matthieu souligne que, par ses paroles et ses gestes, Jésus veut ramener à sa perfection originelle la Loi déformée par une interprétation pointilleuse et fausse. En accomplissant la Loi, Jésus plonge les racines de son interprétation de la Loi dans ce qu’elle a de plus solide.

3e enracinement : selon les Écritures

Le texte d’Isaïe 8,23–9,1 auquel Matthieu fait référence est celui que nous lisons dans la première lecture de la messe d’aujourd’hui. Le district (c’est la signification du mot « Galilée ») dans lequel Jésus prend racine avait appartenu jadis aux tribus de Zabulon et de Nephtali ; puis, envahi et annexé par l’Assyrie en même temps que tout le royaume d’Israël (721 av. J.C.), il avait été progressivement paganisé (« les ténèbres », « l’ombre de la mort »). Jésus, lumière du monde, prend racine dans le pays des ténèbres et dans le carrefour des « nations » ; cela correspond bien à la mission de Jésus et des disciples telle que nous la présente cet évangile (12,18.21 ; 25,32 ; 28,19).

Très frappante est l’identification de Jésus que fait Matthieu en citant Isaïe : Voici mon Serviteur que j’ai choisi, mon Bien-aimé qui a toute ma faveur. Il annoncera la vraie foi aux nations… En son Nom les nations mettront leur espérance (Matthieu 12,15-21, citant Isaïe 42,1-4).

4e enracinement : la tradition prophétique de Jean-Baptiste

Matthieu nous présente le début du ministère de Jésus dans une phrase empreinte de beaucoup de solennité : à partir de ce moment, Jésus commença à proclamer (4,17). Cette phrase se retrouve également après la confession de Pierre en Matthieu 16,21 : nous aurions peut-être là un indice de deux grandes parties dans l’évangile selon saint Matthieu. À partir de ce moment, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.

Le message de la prédication de Jésus est simple et correspond en tout point, d’après le premier évangile, à la prédication de Jean-Baptiste en Judée : Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est là (3,2).

Si Jésus utilise le même langage que Jean-Baptiste, comme lui, il a des disciples qui le suivent. Le verbe suivre « désigne le respect, l’obéissance et les nombreux services que les disciples des rabbis doivent à leur maître » (T.O.B.). Sur les rabbins de son époque cependant, Jésus manifeste la supériorité de son autorité et de sa liberté en choisissant lui-même ceux qu’il invite à le suivre : aussitột, laissant ... ils le suivirent (4,20.22). Retenons cet « aussitôt » qui caractérise encore aujourd’hui l’obéissance de la foi.

Remarquons cependant que les apôtres sont revenus à leurs barques et filets, à leur métier de pêcheurs, et cela même après avoir été témoins de la résurrection de Jésus (Jean 21,1-14). Ce n’est qu’après la Pentecôte, moment où l’Esprit, envoyé par le Christ ressuscité, a transformé ces pêcheurs galiléens, que Pierre et les autres deviennent apôtres à plein temps (Actes 2,1-4 ; 4,13).

5e enracinement : le monde juif

La dernière partie du texte est un résumé de l’activité missionnaire de Jésus en Galilée et non plus seulement à Capharnaüm. Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. Même si depuis le v. 17 nous connaissons l’essentiel de la prédication de Jésus, nous apprenons qu’il enseignait dans « leurs » synagogues. Nous avons sans doute ici une indication de l’opposition farouche entre les Pharisiens et les Chrétiens à la fin du premier siècle en Palestine. Matthieu dissocie pareillement Jésus des Juifs en 9,34 ; 10,17 et 11,1. En enseignant dans les synagogues malgré l’opposition des Juifs, Jésus reste fidèle aux coutumes de son époque.

Les quelques versets d’aujourd’hui font la transition entre la présence de Jésus en Judée et son discours d’ouverture en Galilée (Matthieu 5-7). À relire ce texte, nous avons l’impression que, selon Matthieu, les débuts du ministère de Jésus auraient pu être fort différents si ses enracinements dans une tradition, dans un milieu et dans une lignée prophétique n’avaient pas été ceux qu’il a librement choisis.

Philippe Gendron (1943-2020) était prêtre au diocèse de Gatineau. Bibliste de formation, il a suivi un cours approfondi d’hébreu à Washington avant d’aller étudier à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Il a exercé son ministère dans plusieurs paroisses du diocèse de Gatineau ; il a été responsable de la pastorale biblique et vicaire général de 2003-2018.

Source : Feuillet biblique 2918. Première parution : Feuillet biblique 856, 25 janvier 1981. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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